Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives de 14 septembre 2018

La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow

LaSolutionEsquimauAWÀ Lubok Sayong, petite ville au nord de Kuala Lumpur, tout est indéniablement unique. Jusqu’à la topographie, une cuvette entre deux rivières et trois lacs, qui lui vaut chaque année une inondation et son lot d’histoires mémorables.
Cette année-là, exceptionnelle entre toutes, l’impétueuse Beevi décide de rendre enfin la liberté à son poisson qui désespère dans un aquarium trop petit, d’adopter Mary Anne, débarquée sans crier gare de son orphelinat où toutes les filles s’appellent Mary quelque chose, et d’embaucher l’extravagante Miss Boonsidik pour l’aider à tenir la grande demeure à tourelles de feu son père, reconvertie en bed & breakfast…

Si Jean-Pierre Jeunet était un écrivain malaisien, il s’appellerait peut-être Shih-Li Kow. (Notez que les deux ont un prénom composé – en admettant que Shih-Li soit un prénom, ce dont je suis loin d’être sûr. Bref. Et de toute façon, Shih-li n’est sûrement pas la version malaise de Jean-Pierre, puisque Shih-Li Kow est une femme.)
Donc, où en étais-je ?
Ah oui, Jean-Pierre Jeunet.

Bon, les analogies et les comparaisons, on sait ce que ça vaut – c’est-à-dire, le plus souvent, pas grand-chose en-dehors de ce qui germe dans la tête de celui qui les produit. Toujours est-il qu’en Shih-Li Kow, j’ai retrouvé quelque chose de la poésie décalée du réalisateur français, de son goût pour les petits détails insignifiants qui prennent un sens extraordinaire quand on les place sous une loupe déformante scrutée par un œil aguerri. Des personnages fantasques aussi, un sens de la fantaisie et des situations cocasses, des anecdotes fulgurantes, un univers singulier et haut en couleurs. Et beaucoup, beaucoup de tendresse.

La Somme de nos folies – très beau titre – est un roman délicieux, qui nous permet d’explorer des paysages rarement arpentés en traduction française. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il s’agit du premier roman malais que je lis. Et le voyage vaut le détour, sous la plume vive, souvent ironique, de Shih-Li Kow. Elle dépeint des caractères voués à la nonchalance ou à l’excès, saisit en quelques traits des décors pour nous inhabituels et donc passionnants à découvrir. Elle exprime aussi une Malaisie multiculturelle, tiraillée entre tradition et modernité, sous pression chinoise, et de plus en plus arpentée par des touristes en mal d’exotisme à bon marché.
L’alternance dans la narration de deux voix radicalement différentes – celle du vieux Auyong et celle de la petite Mary Anne – apporte en outre une variété de points de vue qui multiplient d’autant les éclairages et les interprétations. Le stratagème est éprouvé, d’une efficacité implacable quand il est aussi bien maîtrisé. Le récit coule, aussi fluide que les inondations dont Lubok Sayong est coutumière, faisant de ce roman un régal de lecture.

On résume en quelques mots ? C’est drôle, pittoresque, touchant. Servi avec tout le savoir-faire des éditions Zulma, une couverture bigarrée signée David Pearson et une traduction délicieuse de Frédéric Grellier. On recommande ? Oui, bien sûr !!!

La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow
(The Sum of our follies, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier)
Éditions Zulma, 2018
ISBN 978-2-84304-830-2
364 p., 21,50€

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