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Signé Bookfalo Kill

Dans les années 40 et 50, entre Portland et San Francisco, Billy Lancing, un adolescent noir, tente de s’en sortir grâce à son don pour le billard ; Denny Mellon, petite frappe sans ambition, et son ami Jack Levitt, orphelin ténébreux qui n’a rien mais veut tout, traînent, zonent, détruisent et se cherchent. Leurs parcours se croisent et se répondent de salles de billard en hôtels miteux, de petits boulots minables à l’errance sans but, de la maison de correction à la prison, des accidents de parcours aux possibles rédemptions…

"La société n’en a rien à foutre de ce qui t’arrive, et tu le sais. La société est un animal, comme nous tous.
- Je ne te savais pas si philosophe.
- Je ne te savais pas si naïve." (p.283)

Il y a des romans dont il est particulièrement difficile de parler. Ce sont souvent des œuvres dont la lecture impressionne, dont on comprend d’emblée qu’elles sortent du lot et s’inscrivent dans la catégorie rare des classiques instantanés. Quand on veut en parler, faire partager son émotion et son plaisir, on se heurte en général à la faiblesse de nos propres mots, bien inférieurs à la qualité et à la force de ceux de l’auteur.
Vous l’aurez compris, Sale temps pour les braves est, pour moi, de ceux-là. N’étant ni critique littéraire ni journaliste, mais simple lecteur, je vais néanmoins essayer de vous expliquer, en quelques mots, pourquoi j’ai été subjugué par ce roman magistral.

Il y a tout d’abord l’écriture de Don Carpenter, d’une maîtrise et d’une maturité d’autant plus saisissantes qu’elles appartiennent, lorsque paraît le roman en 1966, à un auteur de 35 ans dont c’est la première œuvre. Avec un sens du détail époustouflant, Carpenter décrit avec la même acuité l’atmosphère tendue des salles de billard, les rapports entre respect et défi des meilleurs joueurs, les lois complexes des différents jeux ; les errances insouciantes et dangereuses des jeunes désœuvrés ; la folie de Las Vegas ;  ou la vie en prison, les règles officielles et celles, tacites, qui réglementent le quotidien des condamnés, la violence sous-jacente, les relations complexes entre les prisonniers.
Il faut ici saluer le travail exceptionnel de la traductrice Céline Leroy, car elle a su à l’évidence faire vibrer dans un français inspiré la langue brillante de Don Carpenter. Si la lecture de Sale temps pour les braves est aussi agréable qu’impressionnante, son travail y est pour beaucoup.

Outre la manière dont le romancier restitue une certaine Amérique d’après-guerre – comment ne pas penser à Sur la route de Kerouac ? -, ce qui fait la force et l’intérêt majeurs du livre, c’est le travail sur la psychologie des personnages, en particulier Jack Levitt. Tout au long du roman, on suit le fil de ses réflexions – sur l’existence en général et la sienne en particulier, sur le rapport à l’argent, sur la liberté et les limites que lui impose la société.

"Même traitement pour tout le monde, pensa-t-il, on est là, on vieillit, on meurt et rien d’autre n’arrive." (p.95)

Les passages introspectifs sont longs et nombreux, pourtant jamais on ne s’ennuie, pas plus qu’on n’a l’impression pénible d’une stagnation du récit. Tout repose sur l’habileté invisible avec laquelle Carpenter imbrique action et réflexion, péripéties et ruminations. On tourne les pages de plus en plus vite, autant pour savoir ce qui arrivera ensuite à Levitt que pour découvrir où ses pensées le mèneront.
L’équilibre est fragile mais tenu de bout en bout, d’autant que le romancier ménage des surprises, notamment dans la troisième et dernière partie, lorsque le destin de Jack prend un virage inattendu après sa sortie de prison…

Sale temps pour les braves est l’un de ces immenses romans dont les Américains ont le secret, à la fois ambitieux et accessible, riche de sens et populaire au meilleur sens du terme. Je pourrais sans doute continuer à gloser à son sujet, mais je ne dirais rien de plus, et en beaucoup moins bien, que Dan Carpenter. Je vous laisse donc avec les braves…

Sale temps pour les braves, de Don Carpenter
Traduit de l’américain par Céline Leroy
Éditions Cambourakis, 2012
ISBN 978-2-916589-89-3
384 p., 23€

Signé Bookfalo Kill

Paris, 1866. Faustine, bientôt 16 ans, est une adolescente indépendante, joyeuse et généreuse. Elle vit de liberté en vidant les poches des bourgeois, ayant découvert dans ses doigts agiles un don exceptionnel pour le larcin libertaire. Le but de sa vie : sortir Violette, sa “petite mère”, de la pauvreté.
Un homme mystérieux, qui la suit et l’observe depuis quelque temps, finit par l’aborder pour lui proposer de rejoindre une société secrète dont il fait partie. C’est le début d’un destin exceptionnel pour la jeune Faustine…

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman pour adolescents aussi naïf. Dans le registre des bons sentiments, Claire Mazard dégomme toute la concurrence réunie et fait de l’ombre aux bons vieux dessins animés sirupeux de notre enfance. Ridiculisée, Candy ! Au moins, la romancière ne s’en cache pas, qui tente d’assumer ses tendances au gnan-gnan dans une postface sans équivoque.

Tous les clichés moutonnent donc allègrement : le patron cruel qui exploite ses employées, les gens du peuple pauvres mais dignes dans la misère, les histoires d’amour compliquées ou contrariées, les gentils très gentils et les méchants très méchants…
Sans parler de l’héroïne : intelligente, belle, habile, agile, charismatique, courageuse, dévouée, désintéressée… Plus parfaite, tu meurs. Il se trouvera sûrement de jeunes lecteurs (lectrices, surtout) en manque de romantisme pour s’identifier à elle. Au temps pour ceux, sans doute nombreux, qui apprécient les contrastes.

Tout ceci passerait peut-être si le style ne s’avérait pas aussi ingénu que le contenu. Certes, le critère a de l’importance avant tout pour le lecteur adulte que je suis. Aussi, quand je lis : “Cette fille était GE-NI-ALE” (p.8), je tique. Quand les dialogues dégoulinent de mignardise (“Les rossignols sont des promesses de bonheur, tu sais, ma fille. Mais nous sommes heureuses, déjà, ensemble, alors ce rossignol sera une promesse… de vie meilleure !” (p.96)), je grince des dents. Ah, et l’art subtil des points de suspension – bien maltraité ici…

Les lecteurs adolescents se préoccupent-ils de stylistique ? Le débat est ouvert. Pas tous, sûrement, mais certains oui. Et quand je vois le talent de certains auteurs – Timothée de Fombelle, Jean-Claude Mourlevat, Marie-Aude Murail pour ne citer que ces trois pointures de la littérature jeunesse en France –, le soin qu’ils apportent à leur écriture et le succès qu’ils rencontrent, je me dis qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

Tiens, puisqu’on parle de Marie-Aude Murail : elle aussi a rendu hommage au roman d’aventures populaire. Elle aussi en a pris tous les ingrédients et les a mélangés à l’exemple des maîtres, de Dickens à Dumas en passant par Leroux et Hugo. Le résultat, c’est Malo de Lange (Ecole des Loisirs) : drôle, enlevé, émouvant, le tout très bien écrit. Comme quoi c’est possible.

Les Compagnons de la Lune Rouge, de Claire Mazard
Editions Oskar, 2011
ISBN 978-2-350-00712-0
346 p., 13,95€

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