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Archives de Tag: enquête

La-femme-sans-têteLa Corse est une terre de sang. Et trimbale dans son sillage azuréen un tas de clichés dont elle peinera à se départir. Les Corses et la loi du silence, les parrains d’une mafia insulaire et les meurtres à tous les coins de rue. L’ouvrage d’Antoine Albertini abonde dans ce sens. Ce journaliste corse, correspondant du Monde ou de la revue XXI, établit son roman à partir d’une histoire vraie. 

En 1988, on découvre dans un petit cimetière marin, le cadavre en décomposition d’une femme, engoncée dans un caveau. Le corps présente de multiples commotions, des os réduits en bouillie. Mais ce qui retarde l’identification, c’est l’absence de tête. Saisi de l’enquête, l’inspecteur Serrier découvre qu’il s’agit du corps de "l’infirmière" Gabrielle Nicolas, disparue 9 ans plus tôt. Cependant, impossible de retrouver sa tête et surtout, son petit garçon de 8 ans à l’époque, Yann. Son unique bonheur dans la vie. Que s’est-il passé en ce mois d’août 1979 au camping les Oliviers? Où est passé Yann, si seulement il est encore en vie ?

Albertini mêle réalité et fiction avec une très grande habileté même s’il ne cache pas que son roman s’inspire directement de l’affaire Marcelle Nicolas, et du peu de retentissement de sa disparition. Une jeune femme, mère célibataire, orpheline, avec très peu d’amis, qui s’en soucie? Le journaliste réussit à transformer en roman haletant une histoire sordide et à rendre un dernier hommage, certes noir, à Marcelle Nicolas et son petit garçon, pour que l’avenir ne les oublie plus et que, peut-être un jour, la Corse parle enfin. 

La femme sans tête d’Antoine Albertini
Editions Grasset, 2013
9782246778011 
352p., 18,80€

Un article de Clarice Darling.

Signé Bookfalo Kill

Mary Barsad a pourtant avoué : les six balles de fusil dans la tête de son mari, c’est elle qui les a tirées, pour se venger. Il faut dire que Wade venait d’enfermer dans une grange les chevaux de sa femme, auxquelles elle tenait plus que tout, avant d’y mettre le feu. Mais cette affaire paraît trop simple au shérif Walt Longmire, dont le flair, à force de côtoyer l’insaisissable suspecte retenue dans sa prison, est titillé par une odeur désagréable de duperie.
Avec l’accord de son ami Sandy Sandberg, son homologue local, Walt se rend incognito sur les lieux du drame, à Absalom, pour y enquêter sous couverture. Des investigations loin d’être faciles : dans cette petite ville rugueuse à l’ouest de l’Ouest, les langues ne se délient pas facilement, et nombreux sont ceux qui ont des choses à cacher…

Johnson - Dark HorsePlus que jamais dans sa série consacrée au shérif Longmire, Craig Johnson nous immerge dans le Wyoming rural, brut de décoffrage, où les grands espaces, les machines agricoles antédiluviennes, les animaux sauvages et le caractère ombrageux des hommes et des femmes (et des enfants !) donnent l’impression que le temps s’y déroule moins vite que partout ailleurs, figeant l’espace dans un cadre d’une beauté aussi rude qu’immuable. Des lieux et des paysages que le romancier américain décrit comme personne, dans une langue déliée et poétique, qui fait du moindre rayon de soleil un moment d’intimité partagée avec le lecteur.

C’est toujours avec le même plaisir qu’on retrouve Walt Longmire, personnage humain, drôle, chaleureux en même temps que flic intègre et instinctif, si proche en tous points de son auteur que je continue à voir Craig Johnson quand je visualise son héros durant ma lecture. Ses acolytes habituels sont là, de son meilleur ami indien Henry Standing Bear à son adjointe volcanique Vic Moretti ; mais ils restent plus en retrait que d’habitude, laissant la place à de nouveaux personnages esquissés avec le génial coup de patte de Johnson pour les caractères bien trempés. Un renouvellement bienvenu, qui donne un bon coup de fouet à une série dont les deux derniers opus, bien que toujours de qualité, peinaient un peu à décoller.

Retour au grand galop donc pour Craig Johnson, avec ce Dark Horse solide, attachant et bien mené, l’enquête policière n’étant pas en reste et ménageant quelques jolies surprises au fil d’une lecture toujours aussi prenante et agréable.

Dark Horse, de Craig Johnson
Traduit de l’américain par Sophie Aslanides
  Éditions Gallmeister, collection Noire, 2013
ISBN 978-2-35178-060-2
336 p., 23,60€

Signé Bookfalo Kill

Il y a dans ce polar un tueur en série d’une violence inouïe, l’un des plus effroyables que le XXe siècle ait connu. Rendez-vous compte : 35 000 morts rien qu’en France, et sans doute des centaines de milliers dans le monde entier – car, oui, cet assassin est partout. Et le pire, c’est qu’il n’a pas encore fini de sévir, alors qu’on l’a clairement identifié et qu’on le traque désormais dans ses moindres cachettes.
Ce serial killer, c’est l’amiante. Et ses crimes – ainsi que ceux qui lui ont permis de faire des ravages, bien longtemps après qu’on a découvert son atroce capacité de nuisance – sont au coeur de Ravages, le nouveau roman d’Anne Rambach.

Un mot sur l’intrigue : Dominique André, grande figure du journalisme d’investigation, solitaire et acharné, s’est suicidé. En tout cas, on s’est donné beaucoup de mal pour le faire croire, estime Elsa Delos, chroniqueuse judiciaire au Parisien, qui découvre le corps.
Elle convainc son amie et collègue Diane Harpmann de l’aider à prouver qu’il s’agit d’un meurtre et, avec l’aide de Richard Jancourt, qui éditait les livres d’André, les deux femmes découvrent que ce dernier enquêtait sur le scandale de l’amiante. En reprenant le flambeau, Diane et Elsa ne tardent pas à découvrir que le terrain est hautement dangereux…

Rambach - RavagesAnne Rambach est journaliste et cela se sent. D’abord parce que le roman contient d’excellents passages sur le métier de journaliste aujourd’hui. Ensuite et surtout, parce qu’elle a accompli des recherches minutieuses sur son sujet, qu’elle retranscrit fidèlement au fil des investigations de ses héroïnes. La matière est d’ailleurs si riche et si complexe qu’il ne faut pas s’attendre à un thriller échevelé : chaque rencontre, chaque interview de Diane et Elsa est le prétexte à de longs développements, qui permettent de retracer l’historique de l’exploitation de l’amiante, la manière dont les industriels du secteur, soutenus par des lobbys puissants, ont trop longtemps dissimulé l’extrême dangerosité de leur produit…

En prenant le temps qui lui est nécessaire, mais sans pour autant ennuyer son lecteur, Anne Rambach livre un polar brûlot, instructif et effrayant. Elle balance les noms connus, met en accusation les entreprises responsables, y compris les plus prestigieuses (Saint-Gobain). A moins d’avoir suivi de très près ce scandale sanitaire qui défraye la chronique depuis longtemps, et qui n’a sans doute pas fini de faire la une (on attend toujours le grand procès de l’amiante en France), vous découvrirez l’étendue d’une affaire honteuse, dont les ramifications internationales ont laissé des milliers de gens sur le carreau dans le monde.

Léger revers de la médaille, l’aspect purement policier du roman n’est pas totalement réussi, en ce sens que la résolution de l’enquête est très décevante, voire improbable d’un strict point de vue narratif ; en tout cas, elle n’est pas à la hauteur de l’ambition du sujet. Heureusement, une fin à double détente, intransigeante et tout en noirceur, vient rattraper cette déception.
Par ailleurs, il faut souligner le soin qu’apporte Anne Rambach à son écriture, notamment dans ses descriptions des personnages et surtout des décors. C’est parfois boursouflé, certaines métaphores sont un peu indigestes, mais il serait injuste de reprocher à un auteur de polar son envie de ne pas rabaisser son livre avec un style à l’emporte-pièce, sous prétexte que ce ne serait qu’un polar…
Et puis, certains passages sont époustouflants, en particulier ceux au Mont Saint-Michel, que j’ai rarement lu aussi bien décrit.

S’il faut lire Ravages, c’est donc avant tout comme un roman engagé, hyper documenté. Une excellente approche sur un sujet, l’amiante, dont on ne parle sans doute pas assez.

Ravages, d’Anne Rambach
Éditions Rivages, collection Thriller, 2013
ISBN 978-2-7436-2436-1
387 p., 21,50€

Signé Bookfalo Kill

Avant toute chose, je dois avouer que je ne connaissais pas Jean Grégor, pourtant déjà auteur d’une dizaine de romans, avant d’ouvrir ce livre. C’est donc sans aucun a priori que j’ai abordé L’Ombre en soi, simplement attiré par son résumé.
Le père du narrateur est un célèbre journaliste, qui s’est fait un nom en abordant des sujets sensibles et en n’hésitant jamais à s’en prendre aux puissants s’il y a lieu de le faire. Autant dire qu’il a eu le temps, au fil des articles et des livres explosifs qu’il a publiés, de se faire beaucoup d’ennemis – et pas les plus inoffensifs.
A tel point qu’un jour, au début des années 80, un contrat est passé sur la tête du journaliste. In extremis, l’assassinat programmé n’est pas mené à son terme. Et au contraire, quelques années plus tard, le journaliste se lie d’amitié avec son "tueur".
Fasciné par cette histoire, le narrateur, qui n’était alors qu’un adolescent inconscient des drames qui se nouaient sous son nez, décide à son tour de mener l’enquête, pour essayer de comprendre.

Le sujet me semblait propice à un bon roman. Sauf que ce n’en est pas un : tout est vrai. Auteur écrivant sous pseudonyme, Jean Grégor est en réalité le fils de Pierre Péan, célèbre journaliste free lance, dont chaque parution ou presque crée polémique et controverse. Au fil des années, il s’en est pris indifféremment au journal le Monde (La Face cachée du Monde, avec Philippe Cohen), à Bernard Kouchner (Le Monde selon K) ou à TF1 (TF1, un pouvoir, avec Christophe Nick). Il s’est aussi et surtout passionné pour les dérives de la Françafrique, les relations complexes et sulfureuses entre la France et un certain nombre de pays d’Afrique noire.
En 1983, Pierre Péan publie Affaires africaines, un best-seller qui se focalise sur les rapports troubles entre la France et le Gabon – que Péan connaît bien pour y avoir vécu et travaillé dans les années 60. C’est cette enquête qui lui vaut de subir nombre de menaces de mort, appels anonymes, cambriolages sans équivoque, et même un attentat à la bombe qui détruit le garage de sa maison ; et donc, également, d’être visé par ce fameux contrat.

D’un point de vue littéraire, L’Ombre en soi est une créature hybride. Jean Grégor s’efforce de traiter les faits qu’il raconte sous une forme romanesque, ainsi qu’il se plaît à le répéter :

"Mais moi, je ne veux rien révéler au sens journalistique du terme, cela ne m’intéresse pas. Mon livre, je le vois comme un roman avec du réel (…)" (p.108)
"(…) je suis un écrivain qui aime ses personnages, et (…) je ne vois pas pourquoi je ferais une exception à la règle. (…) Et puis c’est mon père, je n’ai aucune envie de le brutaliser (…)" (p.250)

La plupart du temps, Grégor désigne son personnage principal sous le seul nom de "Péan", parfois "Pierre" ou "Pierrot" quand ce sont d’autres personnages qui en parlent ; mais presque jamais "mon père". Une manière de mettre une distance fictive avec son sujet, et de montrer qu’il s’agit avant tout d’une histoire relatant l’amitié improbable entre deux hommes que tout opposait au départ ; deux hommes que le romancier traite autant que possible en purs personnages.
Le récit n’est pas exempt d’une part d’autofiction, mais le point de vue familial n’est cité que lorsqu’il sert le dessein général du livre, en rapport avec les faits rapportés (l’explosion de la bombe, par exemple). L’Ombre en soi n’est donc pas le roman de la famille Péan, pas l’histoire de Pierre Péan vue par ses proches, pas non plus l’histoire des proches de Pierre Péan confrontés à la tourmente d’événements hors du commun.

C’est là que le livre surprend, car, par son écriture, Jean Grégor est plus proche d’un style journalistique que purement littéraire. Voir par exemple, à titre de preuve, les changements aléatoires de temps du récit, et notamment l’emploi d’un futur de projection qu’on trouve plus volontiers sous la plume des journalistes que sous celle des romanciers, pour qui il s’agit d’une faute de goût.
Très efficace, entraînant, documenté, le récit multiplie également les dialogues tandis que le narrateur rencontre de nombreux protagonistes de l’histoire "Affaires africaines" – jusqu’au "non-tueur", Jean-Michel, ultime étape du parcours narratif de Grégor, qu’il retrouve au Gabon, là où tout a commencé. Suivant les canons d’une véritable enquête, la construction est une réussite, en dépit de quelques répétitions factuelles sans doute évitables, à contribuer à nous immerger dans une lecture captivante.

L’Ombre en soi est donc un texte difficile à juger au final. Il se lit bien, est même passionnant sans avoir besoin de bien connaître ni Pierre Péan, ni ses livres, ni les événements ou les questions géopolitiques qu’aborde le récit. Il est plusieurs choses à la fois – enquête journalistique, tentative romanesque, essai historique… – sans être totalement tout cela. C’est aussi le portrait d’un père par son fils, partial donc, sans doute plus que ne devrait l’être un livre sur le complexe Pierre Péan, et pour autant on ne peut le reprocher à Jean Grégor.
Hybride, oui. Une échappée en tout cas vers un territoire littéraire inhabituel, ce qui peut en constituer l’intérêt premier, en plus d’une histoire assez fascinante. Bref, à vous de voir !

L’Ombre en soi, de Jean Grégor
Éditions Fayard, 2012
ISBN 978-2-213-66288-6
256 p., 19€

Signé Bookfalo Kill

Arrivé à la quarantaine, Thomas d’Entragues s’est fait une raison : aspirant romancier depuis sa prime jeunesse, il n’est désormais plus qu’un écrivain raté, cantonné à mettre sa plume au service de personnalités, dont beaucoup de sportifs, pour écrire leurs autobiographies à leur place. Jusqu’au jour où un projet singulier lui est offert par Victor Dantès, ancien boxeur roumain devenu chef d’entreprise prospère en France. En effet, Dantès lui demande d’écrire pour lui la biographie de Paul Moreira, un fils qu’il a eu avec une autre femme que la sienne, et qui a disparu aux Etats-Unis après avoir tenté de convaincre Hollywood de lui permettre de réaliser une adaptation cinématographique du Voyage au bout de la nuit de Céline.
D’abord sceptique, Thomas est vite intrigué, puis captivé par la trajectoire hors normes de Paul, et il part sur ses traces outre-Atlantique…

C’est un petit flashback que je vous propose aujourd’hui. Alors que le nouveau roman de Fabrice Humbert, Avant la chute, figure parmi les titres marquants de cette rentrée littéraire 2012, j’ai envie de vous dire quelques mots de Biographie d’un inconnu, son deuxième roman paru en 2008.
D’abord, tout simplement, parce que c’est un très beau livre – et que pour un deuxième, il est fichtrement réussi. Le style de Fabrice Humbert est déjà en place, à la fois classique, élégant et évocateur. Une écriture très maîtrisée, sans affect ni surplus, qui donne au récit force, évidence et fluidité. C’est le troisième roman d’Humbert que je lis, et à chaque fois, le même constat s’impose : voilà un auteur qui sait vous embarquer dès les premières lignes dans son histoire, sans pour autant sacrifier le style à l’efficacité. Facile à dire, moins facile à faire.

Bien écrire est une chose, encore faut-il intéresser son lecteur. Au premier degré, le parcours de Thomas d’Entragues, construit comme une enquête, suffit largement à captiver. Au fil des découvertes du narrateur, le personnage fantôme se construit, par strates successives, tandis que Thomas accomplit lui-même une quête personnelle, comme dans une sorte de roman initiatique tardif.
Par-dessus cela, il y a aussi une réflexion de Fabrice Humbert sur l’écriture, d’une maturité et d’une clairvoyance étonnantes chez un jeune auteur. Paul Moreira est un apprenti scénariste, tandis que le narrateur lui-même est un écrivain qui passe à côté de sa carrière. Deux facettes complémentaires pour une même interrogation sur ce qu’est écrire, la crainte de n’être pas compris, pas entendu, pas lu, la peur de ne pas y arriver – et en même temps, la fascination pour le pouvoir des mots, la mystérieuse alchimie du langage.

Et encore au-delà, c’est tout le travail de Fabrice Humbert qui est en gestation, avec ses thématiques et ses obsessions, au premier rang desquelles celle de la chute. Échec personnel, défaite de celui à qui la victoire paraissait promise, errance d’un héros qui semblait n’avoir que la route du triomphe à suivre, décadence du monde : tout est déjà là, dans cette superbe Biographie d’un inconnu qui annonce l’œuvre à venir : L’Origine de la violence, qui le révèle au grand public, La Fortune de Sila, et donc Avant la chute - où tout est dans le titre… On en reparle très vite.

Biographie d’un inconnu, de Fabrice Humbert
Éditions le Passage, 2008
ISBN 978-2-84742-110-1
176 p., 15,20€

Retrouvez ce livre sur le site de Fabrice Humbert : Biographie d’un inconnu
Une autre lecture du roman sur lelitteraire.com

Signé Bookfalo Kill

Janvier 2008. Le petit village de Thines, en Ardèche, est entièrement ravagé par les flammes. Devant l’ampleur du désastre – plus de quatre-vingt morts sont à déplorer -, le commandant Vincent Augey, de la brigade criminelle de Lyon, est dépêché sur place pour aider les enquêteurs locaux débordés. Tandis qu’il tente de suivre la piste de Laure Dahan, une jeune femme aperçue dans les décombres quelques jours plus tard, le policier découvre que la région est depuis quelques années le théâtre de mystérieux trafics technologiques. Il met peu à peu au jour les sinistres desseins d’individus sans scrupules, obnubilés par la quête utopique et dangereuse d’un homme nouveau…

Laure Dahan était au cœur du premier roman écrit par Marin Ledun, Marketing Viral. Paru en 2008, ce techno-thriller était passionnant, déséquilibré cependant par un contenu très intéressant mais trop encombrant, tandis que l’histoire s’avérait bancale. Depuis, le romancier a écrit d’autres livres – beaucoup -, affiné son style et épuré son sens de la construction.
La différence saute aux yeux alors qu’il reprend les thématiques de Marketing Viral et en raconte la suite. Notons, c’est important, qu’il n’est pas utile d’avoir lu le premier pour comprendre le second. Les deux romans se complètent plus qu’ils ne s’enchaînent.

Ce qui change, c’est le point de vue. Dans MV, le personnage principal, Nathan Seux, était un chercheur, et cette caractéristique influait sur la trame scientifique et technique du roman, prédominante. Ici, le héros est un flic – emblématique du héros ledunien : solitaire, brusque, cassant, rétif à l’autorité, borderline et tourmenté par une obsession dévorante sa relation compliquée avec sa femme, après la perte de leur enfant).
C’est donc d’un œil profane, celui du policier, que le lecteur investit l’aspect scientifique de l’histoire. Un recadrage qui rend le propos plus clair, donc plus fort. Au menu, quelques idées fixes de Marin Ledun : les progrès et les risques liés au développement technique, les nanotechnologies et leurs infinies possibilités (et dérives potentielles), le transhumanisme et ses effroyables théories… mais aussi la maternité et la transmission, des gènes comme de l’héritage moral et historique de chacun. En somme, une plongée littérale, physique et psychologique, dans le ventre des mères.

Autant de thèmes singuliers que le romancier, ultra-documenté, possède à la perfection, et nous rend hyper accessible, grâce à une maîtrise narrative qui lui faisait défaut à ses débuts. Dans le ventre des mères est un thriller endiablé, d’une efficacité redoutable. Un page-turner, selon le terme consacré. Une sorte de gigantesque épisode de X-Files transposé en Ardèche, puis un peu partout en Europe, au fil des pérégrinations des héros. A l’enquête acharné de Vincent Augey répond la quête effrénée de Laure Dahan pour retrouver sa fille. Deux schémas moteurs qui se répondent, associant la première héroïne de Marin Ledun au héros type de son œuvre.
Une manière, peut-être, de boucler un cycle d’écriture de six ans, d’une richesse et d’une originalité confondantes.

Au final, Dans le ventre des mères, qui joue avant tout sur l’efficacité propre au thriller et sur des schémas familiers de Marin Ledun, n’est sûrement pas son meilleur livre. Il confirme cependant l’intelligence d’un romancier, héritier du polar social et engagé dans son époque, capable de plier les codes du suspense aux propos les plus ambitieux. Un auteur rare, à ne pas rater.

Dans le ventre des mères, de Marin Ledun
Éditions Ombres Noires, 2012
ISBN 978-2-08-127746-5
463 p., 18,90€

On aime aussi ici : 4 de couv, Unwalkers, Cercle Polar de Télérama (podcast), Pol’Art Noir

Signé Bookfalo Kill

Femme active et accomplie, Viviane Elisabeth Fauville devient maman d’une petite fille à quarante-deux ans. Dans la foulée, son mari la quitte. Deux mois plus tard, elle tue son psychanalyste. Et part à la dérive.

Ouh là, je vous sens frémir, faire la moue, secouer la tête. Non mais qu’est-ce que c’est que ce résumé ? Comment voulez-vous pondre un bon bouquin sur une idée pareille ?
C’est simple : il faut s’appeler Julia Deck et avoir le culot des auteurs talentueux de premier roman. Publiée aux éditions de Minuit, ce qui n’est quand même pas donné à tout le monde, la jeune femme offre ici une variation impressionnante de maîtrise sur le thème de l’identité et de la personnalité.

Viviane Élisabeth Fauville, la femme aux deux prénoms et aux deux noms (elle est en instance de divorce, et certaines personnes l’interpellent sous le nom de son mari), est une bombe à fragmentation qui vient d’exploser lorsque vous la rencontrez pour la première fois. Et vous vous en rendez compte dès le début, en raison d’un travail d’écriture particulier : la narration démarre à la deuxième personne du singulier.
"Vous n’êtes pas tout à fait sûre, mais il vous semble que, quatre ou cinq heures plus tôt, vous avez fait quelque chose que vous n’auriez pas dû."

Le procédé est rare parce qu’il peut rebuter le lecteur, peu habitué à être "interpellé" de la sorte, mis de force dans la position de l’héroïne. Il y a quelques précédents, dont le plus célèbre est la Modification de Michel Butor (échantillon fameux de Nouveau Roman, publié… chez Minuit, tiens donc.)
Mais une fois la surprise initiale passée, vous vous habituez à cette narration – pour mieux être déstabilisé un peu plus loin, lorsque Julia Deck en change. Première, deuxième, troisième personne du singulier, l’auteur alterne sans crier gare. Une manière de nous confronter à la perte d’identité de Viviane, femme aux multiples visages, insaisissable y compris et surtout pour elle-même ; plus elle se cherche, moins elle se trouve, et plus nous la captons dans son effroyable complexité.

De la même manière, Julia Deck décrit avec précision l’environnement dans lequel elle évolue : lignes de métro, correspondances, noms de rues, décors, immeubles… Un souci de réalisme qui contraste avec le parcours de plus en plus erratique de son héroïne, qui devient obsédée par sa culpabilité, parce que c’est la seule chose qui lui reste pour exister.

Pour le reste, inutile de trop en dire. Le récit est tenu, tendu, porté par l’avancée de l’enquête sur le meurtre du psychanalyste – même si, bien entendu, nous ne sommes pas du tout dans un polar. Le roman est bref et mieux vaut ne rien dévoiler de plus sur l’intrigue, pour en préserver l’intégrité jusqu’à une fin qui modifie la perspective de l’ensemble. Mais chut…
Le travail stylistique, prédominant, pourra en rebuter certains, qui trouveront le ton du livre froid et distancié. C’est peut-être le défaut principal – si c’en est un – de ce premier roman, en tout cas ce qui risque de le faire tomber de quelques mains. Pour ma part, j’ai vite été happé par Viviane Élisabeth Fauville et sa plongée dans le chaos. Et j’inscris Julia Deck à la liste des auteurs à surveiller… une de plus !

Viviane Élisabeth Fauville, de Julia Deck
Éditions de Minuit, 2012
ISBN 978-2-7073-2240-1
155 p., 13,50€

Signé Bookfalo Kill

Terrassé par la mort de son fils, Fin MacLeod traîne sa dépression chez lui depuis des semaines, et se demande s’il veut véritablement reprendre son métier de policier. Son supérieur ne lui laisse pas le choix : un crime vient d’être commis sur l’île de Lewis, crime qui présente des similitudes troublantes avec un meurtre sur lequel Fin a enquêté récemment à Édimbourg. Il doit se rendre sur place pour vérifier s’il pourrait s’agir ou non d’un tueur en série.
Le voyage est loin d’être anodin pour Fin : il est né et a grandi sur cette île située au nord de l’Écosse, petit bout de terre rugueux et battu par les vents, où l’on se chauffe à la tourbe et où la pression de la religion et des traditions est encore extrêmement forte. En arrivant sur place, Fin MacLeod réalise que c’est moins une investigation policière qu’une enquête sur son propre passé à laquelle il s’apprête à se confronter.
Un passé d’où pourraient bien émerger de sombres vérités…

Cela faisait un moment que j’entendais parler en bien de ce roman de Peter May, premier d’une trilogie consacrée à l’île de Lewis. Cela faisait également un moment que je tournais autour de cet auteur écossais, sans réussir à trouver un titre qui me donne envie de découvrir son œuvre. Sa série précédente, qui se déroulait essentiellement en Chine, m’inspirait assez peu. Mais là, avec cette histoire ancrée en Écosse, j’ai été tout de suite beaucoup plus attiré ; et les nombreuses critiques très élogieuses glanées ici et là sur Internet ont fini par me convaincre de tenter l’expérience.

Alors, oui, Peter May écrit très bien. Ses descriptions de l’île de Lewis sont riches et invitent au voyage – un voyage aride et sauvage, certes, mais d’autant plus intéressant qu’il nous immerge dans une contrée préservée et peu connue, loin des clichés sur l’Ecosse. L’évocation des traditions séculaires qui rythment la vie de l’île est d’ailleurs assez fascinante. Enfin, le romancier prend le temps de camper ses personnages, dont il détaille aussi bien le passé que la psychologie, avec une grande justesse.

Mais bon sang, que tout ceci est long !!! J’en ai lu, des polars lents, plus littéraires et atmosphériques que frénétiques ; et il y en a beaucoup qui figurent parmi mon panthéon du genre (Seul le silence de R.J. Ellory, pour n’en citer qu’un). Seulement, là, il arrive un moment où il devient nécessaire de sauter des passages, notamment des descriptions interminables, histoire de ne pas s’endormir complètement. Le moindre petit caillou sur le bord de la route est évoqué, le moindre oiseau détaillé du bec à la dernière plume.

Il faut préciser aussi que l’enquête policière sur le crime qui ramène Fin sur l’île est totalement secondaire. Elle sert tellement de prétexte initial qu’elle disparaît parfois de la trame pendant des dizaines de pages. En contrepartie, Peter May propose une alternance narrative intéressante : les chapitres centrés sur le retour de Fin et ses investigations sont racontés par un narrateur omniscient, alors que d’autres, évoquant l’enfance et l’adolescence de Fin, sont racontés par ce dernier. J’ai d’ailleurs trouvé que c’étaient souvent les chapitres les plus justes et les plus émouvants du roman.

Au bout du compte, L’Île des chasseurs d’oiseaux est un roman d’ambiance, bien écrit, noir ce qu’il faut et pas déplaisant, mais qu’il ne faut pas lire pour l’aspect policier, plutôt décevant (les révélations finales manquent un peu d’originalité, même si elles sont mises en scène avec panache), et qu’il faut surtout aborder avec patience, sous peine de le refermer au bout de cinquante pages.

L’Île des chasseurs d’oiseaux, de Peter May
Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue
Éditions Actes Sud, collection Babel Noir, 2011
(Première édition : Le Rouergue, 2009)
ISBN 978-2-330-00133-9
425 p., 9,70€

Signé Bookfalo Kill

Pour le chroniqueur avide de retranscrire fidèlement le plaisir de sa lecture, certains romans posent des problèmes de, comment dire… de "compression", voilà. Mine de rien, parfois même sous couvert de véritables "page-turner" faciles et rapides à lire, ils présentent tant de thématiques et de personnages passionnants qu’il devient très compliqué d’en faire un résumé à la fois bref et qui donne envie de le lire ; très compliqué, également, d’en livrer une analyse pas trop bavarde, mais sans rien oublier, tout en essayant de retranscrire aussi fidèlement que possible l’ambition du romancier.

Vous me voyez venir, j’imagine : depuis le début de cette critique, je vous parle de Serenitas, le deuxième roman de Philippe Nicholson (après Krach Party, 2009). Soit un thriller d’anticipation haletant, impossible à lire autrement qu’en le dévorant tant il est prenant, rythmé et d’une efficacité à toute épreuve. Tout en offrant un contenu parfaitement pensé, un univers visuel dans lequel on se promène (dans lequel on court beaucoup, surtout) comme si on y était, et une vision qui ne peut laisser indifférent.

Nicholson nous plonge dans le futur plausible, en tout cas crédible, d’un Paris post-crise en pleine déréliction. Les quartiers centraux, Pigalle, la place de Clichy, sont devenus des zones de non-droit, véritables plateformes de distribution de drogue. Ailleurs sont apparues des "zones d’affaire", regroupant lieux de vie confortables et espaces de travail, où l’on obtient soins, éducations pour ses enfants, privilèges et conforts à condition d’être dociles et de servir les intérêts privés de multinationales qui ont petit à petit supplanté les services publics d’un État à la dérive.

Fjord Keeling, lui, n’a jamais tellement su faire ce qu’on lui disait et respecter les consignes. Journaliste au National, le plus grand groupe de presse du pays, il s’intéresse le plus souvent à des faits divers ou à des sujets qui font grincer des dents, notamment la manière dont les trafiquants de drogue ont petit à petit supplanté le pouvoir et créé une économie parallèle plus efficace que celle de l’État en pleine faillite.
Cette vilaine curiosité lui vaut de se retrouver, un soir glacial de décembre, devant une pizzeria de Pigalle au moment où y explose une bombe. Bilan : douze morts, dont une poignée de narcotrafiquants qui s’y trouvait en réunion. Tandis que le gouvernement s’empresse de stigmatiser les malfaiteurs et annoncent une guerre à grande échelle contre les trafiquants, Fjord, témoin privilégié de l’événement, pressent que rien n’est si simple.
Il n’a pas tort : dans l’ombre, de sinistres personnages aux desseins contradictoires tirent les ficelles de leurs complexes intérêts – et n’hésiteront à utiliser Fjord comme marionnette tombant à point nommé pour servir leurs intérêts…

Franchement, en vous disant tout ceci, je ne vous ai presque rien dit. Par exemple, je ne vous ai pas parlé de Serenitas, la ville protégée qui donne son titre au roman. Mais si je le faisais, j’ajouterais encore de nombreuses lignes à cette chronique qui tire déjà en longueur, et ne ferais que paraphraser vainement ce que le romancier raconte si bien.
Alors que vous pourriez déjà être en train de lire le roman de Philippe Nicholson, compagnon de choix pour vos vacances. Une œuvre à la fois distrayante et intelligente, qui démontre, après Zone Est de Marin Ledun, que les auteurs français sont capables de s’emparer de la littérature de genre – ici, l’anticipation – et d’en tirer le meilleur.

Serenitas, de Philippe Nicholson
Éditions Carnets Nord, 2012
ISBN 978-2-35536-058-9
426 p. 20€

P.S.: on en parle beaucoup ailleurs, et c’est tant mieux ! Voyez par exemple ici : Auroreinparis ou Enfin livre !

Signé Bookfalo Kill

A Châtenay-Malabry, on retrouve une famille décimée : la mère égorgée, les enfants étouffés ; le père, lui, a disparu. Chargé de l’enquête, le commissaire Hervé Langelier, flic laborieux et sans envergure, est persuadé que le coupable est tout désigné, ce ne peut être que le paternel évaporé dans la nature. Quand un crime identique est commis un mois après jour pour jour et que ses supérieurs commencent à crier au tueur en série, Langelier reste arc-bouté sur ses certitudes. Au point d’être déchargé de l’enquête et de voir son chef et ami, le commissaire divisionnaire Ferracci, réussir à neutraliser le tueur deux mois et deux autres crimes plus tard, tué au terme d’une course-poursuite.
Mais Langelier est toujours persuadé d’avoir eu raison ; et c’est seul contre tous, et surtout contre Ferracci, qu’il va tout faire pour en apporter la preuve…

Journaliste, directeur adjoint de Paris Première, Jacques Expert était déjà l’auteur de trois polars publiés par Anne Carrière. Rien de transcendant, voire de franches déceptions (la Théorie des Six : bonne idée, traitement pas à la hauteur) – en résumé, rien qui permît de comprendre l’arrivée en fanfare de cet auteur chez Sonatine, l’un des éditeurs du genre les plus appréciés du moment.
(A part imaginer que cet ancien de TF1 et M6 ait fait jouer ses relations – sachant que Sonatine travaille avec des "conseillers éditoriaux" nommés Pierre Lescure ou Jean-Pierre Lavoignat -, mais ça, c’est pas bien, non non non. En plus, ça n’existe pas dans l’édition, mais non voyons, qu’allez-vous imaginer, espèce de jaloux.)

Après lecture de la chose, je ne comprends pas davantage. Adieu est un polar peu sympathique, à l’image du commissaire Hervé Langelier, un personnage imbu de lui-même, sûr d’avoir raison et paranoïaque. Rien que pour le fun, j’aurais dû compter le nombre de fois où il traite ceux qui s’opposent à lui de crétins ou d’imbéciles. Oser un "héros" pareil peut être courageux : au moins est-il un homme ordinaire, avec ses faiblesses et ses défauts… Mais de là à le rendre aussi détestable, il y a un pas qu’Expert aurait pu se retenir de franchir. N’est pas Antoine Chainas qui veut, capable de faire du héros de Versus, le pire fumier de tous les temps, un personnage finalement "attachant"…

On passe sur l’aspect irréaliste du procédé de narration qui tient les deux tiers du livre : le jour de son départ en retraite, devant ses invités, Langelier se lance dans un discours interminable pour raconter les dix années qui se sont écoulées depuis son échec initial, durant lesquelles il s’est acharné à poursuivre son enquête sur les pères disparus, histoire de prouver qu’il avait raison… On n’y croit pas, mais bon, au moins, on peut faire abstraction, c’est un détail, poursuivons.
En fait, la situation est d’autant moins crédible que la fin est censée reposer sur un twist – eh oui, encore un auteur persuadé qu’un rebondissement final inattendu peut sauver tout un livre… – ; lequel twist s’avère contredire le récit, ce qui revient, non pas à manipuler, mais à abuser, à duper le lecteur. La nuance est importante, car une manipulation est jouissive quand elle est habilement conduite (cf. Betty d’Indridason), tandis qu’une tromperie constitue une rupture du contrat de confiance qui lie le lecteur à l’auteur. En gros, c’est tricher.
De plus, le twist doit être surprenant et masqué jusqu’au bout. Là, c’est assez prévisible, en tout cas l’avais-je anticipé d’assez loin, car c’était une solution plutôt évidente et, à vrai dire, médiocre. Pour me contenter, Expert aurait dû surpasser mon attente de simple lecteur : raté.

Quant au style, il est au mieux inexistant, au pire chargé de maladresses, notamment encore une fois en ce qui concerne la concordance des temps, régulièrement malmenée (mais qu’est-ce que ces futurs de l’indicatif viennent faire ici ?!?) Journaliste, Jacques Expert a un style journalistique, et ce n’est pas un compliment. C’est pénible, factuel, sans âme.

Bref, ce n’est pas avec ce roman que Sonatine marquera le polar français. Du coup, on attend beaucoup de la suite, et notamment du prochain auteur hexagonal à paraître chez eux. Un certain Fabrice Colin… L’espoir, cette fois, est permis !

Adieu, de Jacques Expert
Editions Sonatine, 2011
ISBN 978-2-355-84084-5
327 p., 20€

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