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Archives de Tag: Angleterre

Signé Bookfalo Kill

Une série de vols étranges, portant sur des objets anodins, se produit à l’Ashmolean Museum juste au moment où Mortimer s’y trouve invité. Intrigué, le célèbre professeur se met à enquêter.
Pendant ce temps, de vieux amis d’université de Blake meurent les uns après les autres, mobilisant toute l’attention du capitaine du MI-5 – car ces amis, unis par un vieux secret, ne sont évidemment pas choisis au hasard…

Sente & Juillard - Blake et Mortimer 21, Le Serment des Cinq LordsDans la série "c’est dans les vieux pots qu’on risque toujours de faire des soupes qui ont un vieux goût de réchauffé", voici donc le nouveau Blake et Mortimer. Et par "nouveau", j’entends "dernier paru", pas "révolutionnaire", hein.
Certains lecteurs vont même jusqu’à reprocher à cette vingt-et-unième affaire d’être trop classique, ce qui n’a pas beaucoup de sens à vrai dire. Reprocher à un Blake et Mortimer d’être classique, c’est comme reprocher à Lucky Luke de faire du cheval ou à Gaston de faire des gaffes : c’est idiot. En tout cas, tant qu’il n’est pas question de revoir les codes de la série, ce qui n’est visiblement pas le projet pour le moment.

De ce point de vue, ce nouveau tome est conforme à ce qu’on peut attendre d’un B&M : du flegme britannique, du "by jove" à toutes les sauces, du mystère épais comme le fog, une enquête tortueuse au possible qui implique le passé de Blake et la figure de Lawrence d’Arabie…
Côté scénario, Yves Sente s’en sort donc pas trop mal, dans un esprit d’enquête dénué de fantastique, plus Marque Jaune que Secret de l’Espadon, même si c’est sans surprise et un rien bavard ; la même histoire aurait bien tenu avec vingt pages de moins et avec une première partie plus énergique. Quant à la fin, elle est assez prévisible, en dépit des tours et détours qu’emprunte parfois l’intrigue pour essayer – en vain, dois-je avouer – de nous égarer.

En revanche, c’est côté dessin que j’ai eu du mal à accrocher. Bizarre, hein ? A première vue, on reconnaît pourtant bien les personnages et le dessin à la Jacobs. Sauf qu’il manque à André Juillard le sens de l’animation que le créateur de la série était capable de mettre dans ses arrière-plans et ses décors. Là, le cadre est statique, souvent d’une grande pauvreté dans les détails, et donne un rendu global décevant. Certains gros plans des personnages font assez peur aussi, notamment les yeux. Oui, Blake a les yeux bleus, mais à ce point-là, faut pas exagérer !
A la différence d’Achdé redonnant vie au trait de Morris pour Lucky Luke, Juillard fait donc plutôt bon élève à qui il manque l’inspiration pour dépasser la simple copie.

Bref, ça ressemble suffisamment à du Blake et Mortimer pour se lire sans déplaisir, ça en a plus ou moins le goût sans en avoir la pleine saveur. De quoi donner envie de relire les albums originaux d’Edgar P. Jacobs - en songeant que, oui, parfois, les meilleures choses devraient avoir une fin…

Blake et Mortimer t.21 : le secret des Cinq Lords, d’après Edgar P. Jacobs
Dessin : André Juillard / Scénario : Yves Sente
Éditions Blake et Mortimer, 2012
ISBN 978-2-87097-164-2
64 p., 15,25€

Signé Bookfalo Kill

OUBLIEZ TOUT.
Oubliez le nom de l’auteur. Oubliez Harry Potter. Oubliez cette couverture voyante et plutôt moche. Oubliez, surtout, les simagrées commercialo-médiatiques qui ont entouré la sortie d’Une place à prendre, pathétique et contre-productive mascarade paranoïaque dont la retombée majeure a été totalement à l’opposé de ce que souhaitaient auteur, agent et éditeurs, à savoir se faire désirer en suscitant la curiosité et le mystère. Au mieux, les gens ignoraient la sortie du livre deux jours avant sa parution. Au pire, cette vaine agitation les a profondément énervés, et persuadés que le "premier roman pour adultes" de J.K. Rowling n’était rien d’autre qu’un produit marketing sans âme, destiné à faire du fric. Une réaction compréhensible, hélas.

A présent, le roman est paru, et c’est sur son contenu, et son contenu seul, qu’il doit être jugé. Au diable les rumeurs et les critiques aveugles, parlons du fond, merci.
Parlons-en d’autant plus qu’il est excellent. OUI, Une place à prendre est un très bon roman ! Si si, c’est possible, je vous assure. Aux antipodes de Harry Potter, J.K. Rowling signe un pavé (680 pages) sombre, désenchanté, un roman de mœurs critique et cruel, souvent cru, qui dresse un état des lieux impitoyable de la petite bourgeoisie anglaise – un milieu que la romancière connaît bien pour y avoir grandi. La précision autobiographique est anecdotique, même si elle confère une authenticité indéniable aux innombrables morsures de la plume de Rowling à l’encontre de personnages tous plus sordides, tordus, déglingués les uns que les autres.

Tout commence par la mort brutale de Barry Fairbrother, figure éminente de la paroisse de Pagford. Apprécié de beaucoup (mais pas de tous, loin s’en faut), ce quarantenaire jovial et charismatique était membre du Conseil paroissial, l’instance dirigeante de la petite ville. Son décès libère sa place, et lance de fait une campagne implacable pour résoudre cette "vacance fortuite" (The Casual Vacancy, titre original du roman) et lui trouver un successeur.
L’enjeu est de taille ; Barry était tête de ligne dans un combat politique local : conserver dans le giron de Pagford la misérable cité des Champs, également convoitée par la ville voisine – et ennemie -, Yarvil. Sa disparition ouvre des perspectives nouvelles à Howard Mollison, président du Conseil paroissial et adversaire déclaré du projet de Barry, qui ne rêve que de se débarrasser des Champs. Le notable ventripotent est bien décidé à placer son fils Miles sur le siège de Fairbrother, tandis que les proches de ce dernier s’activent pour l’empêcher d’arriver à ses fins – sans réaliser que leur combat va entraîner des dizaines de personnages dans une spirale infernale et destructrice…

Autant vous dire tout de suite que ce résumé est très sommaire, axé sur le moteur principal de l’intrigue. Le contenu du roman est d’une richesse bien supérieure, concentré sur une large galerie de personnages qui permettent à Rowling d’aborder de manière exhaustive de multiples sujets : racisme et communautarisme, mal-être adolescent, sexualité, drogue, trafics en tous genres, clivages sociaux, maltraitance, lutte des classes, perversions, harcèlement, mécanisme et conséquences de la rumeur…
La romancière ratisse large et appuie partout là où ça fait mal, avec une précision chirurgicale proche de l’acharnement thérapeutique. Elle n’épargne personne, des enfants aux personnes âgées ; cible les mesquineries ordinaires qui font plus de mal que les pires accusations publiques ; joue des jalousies et des rancœurs pour déchiqueter le voile des faux-semblants minables.
Pourtant, loin de se contenter d’un jeu de massacre, Rowling cherche avant tout à raconter la souffrance fondamentale de chaque individu, à la recherche d’un rôle dans le tournoiement sans fin du monde. Le titre français du roman s’avère finalement plus subtil que l’original : chaque personnage cherche désespérément à prendre sa place dans la société, voire dans la vie. Un objectif qui obsède tout un chacun dans le monde, et empêche de cantonner le propos d’Une place à prendre à la seule sociologie anglaise pour le tirer vers l’universel – ce qui est le propre des grands livres.

Pour ce qui est de la forme, je n’irai pas crier au génie. Le style de J.K. Rowling est classique et efficace, même si elle joue avec habileté de nombreux niveaux de langue, n’hésitant pas à recourir à un vocabulaire très cru, allant du grossier au très vulgaire, notamment dans les dialogues. Une volonté de réalisme que la romancière a dû trouver assez jouissive à assumer, car là encore, elle ne nous épargne rien, à la limite parfois de la complaisance. Un détail avec lequel on peut cependant composer sans difficulté, à moins de jouer les parangons de vertu – franchement, on a quand même lu bien pire…
C’est surtout par la construction et la maîtrise du rythme que Rowling happe l’attention du lecteur, de la première à la dernière page. Ses nombreux personnages principaux et les intrigues personnelles qu’ils induisent lui permettent de faire progresser le récit sans heurt, passant de l’un à l’autre et d’un sujet à l’autre avec fluidité et finesse. Le début du roman est à ce titre exemplaire : Rowling nous présente tous ses personnages au fur et à mesure qu’ils apprennent la mort de Barry Fairbrother ; en une cinquantaine de pages, tous les caractères sont posés, les enjeux présentés, les décors plantés. Imparable.

Si Jonathan Coe avait signé ce roman, on aurait probablement crié au génie sans retenue. Le cousinage entre une certaine partie de son œuvre (Testament à l’anglaise en tête) et le roman de Rowling est assez frappant.
Tout n’étant peut-être qu’affaire de nom, oubliez donc, le temps de la lecture, que J.K. Rowling est l’auteur d’Une place à prendre. Et souvenez-vous-en en refermant le livre, histoire de réaliser que la maman de Harry Potter a d’autres cordes à son arc que la magie et le merveilleux. Et qu’elle est, tout simplement, une fabuleuse raconteuse d’histoires, qu’on a envie de lire, encore et encore.

Une place à prendre, de J.K. Rowling
Traduit de l’anglais par Pierre Demarty
Éditions Grasset, 2012
ISBN 978-2-246-80263-1
680 p., 24€

Signé Bookfalo Kill

Après Dan Waddell, voici encore une belle trouvaille anglaise des éditions du Rouergue ! Je m’étais promis de les garder à l’œil après la publication de l’excellent Code 1879 en 2010, et ce nouveau premier roman venu d’Outre-Manche vient combler mes attentes.

Très réaliste et complet dans sa description du fonctionnement de la police britannique, Peter Guttridge élabore une double intrigue complexe. La première, contemporaine, commence par un assaut donné par la police de Brighton sur une maison censée abriter un criminel d’envergure. Mais la tentative d’arrestation, mal préparée, tourne au massacre et à la bavure. Sarah Gilchrist, jeune inspectrice faisant partie de l’équipe d’intervention, note même l’attitude étrange de certains de ses collègues.
Soucieux de couvrir ses hommes avant même de savoir ce qu’il s’est passé, Robert Watts, le chef de la police, se voit contraint à la démission. Ce qui ne l’empêche pas, avec l’aide de Sarah, de vouloir chercher à comprendre la vérité sur cette étrange affaire, surtout lorsque les policiers impliqués dans l’assaut commencent à mourir les uns après les autres…
L’autre intrigue se rattache à un crime bien réel. Commis en 1934, le "meurtre à la malle" n’a jamais été résolu. Mais tout semble relancé lorsque des vieux dossiers de police refont surface et tombent entre les mains de Kate Thompson, une journaliste qui végète dans une radio locale et voit enfin l’occasion de lancer sa jeune carrière.

Par un savant jeu de miroirs mettant au cœur de l’intrigue de sombres histoires de famille, l’auteur fait se répondre les deux affaires sans recourir à la facilité usuelle de les faire se rejoindre ; elles se croisent, se répondent, tout comme s’entremêlent les secrets de différentes générations toutes affairées à jouer avec la vérité. Mieux vaut s’accrocher car les ramifications sont nombreuses et les deux histoires tortueuses, denses en détails et en informations.  
Mais les personnages sont remarquables, tout comme l’est le soin que Guttridge porte aux descriptions de Brighton, véritable personnage du roman, dont l’auteur a décidé d’entreprendre une radiographie complète et sans concession dans une trilogie – logiquement intitulée Trilogie de Brighton.

Ce qui explique sans doute le seul point noir de mon avis : la fin, très (trop) ouverte, de ce premier volume. Certes, Guttridge concède quelques éléments de réponse, mais sans imposer de vérités complètes et détaillées, ni dans une affaire ni dans l’autre, ce qui m’a un peu laissé sur ma faim. On sent que l’histoire n’est pas terminée – ce que la lecture sur le site de l’auteur des synopsis des deux romans suivants confirme…
En même temps, c’est un excellent moyen de me donner envie de lire le tome 2, Le Dernier Roi de Brighton, à paraître prochainement. Vivement la suite, donc !

La Trilogie de Brighton tome 1 : Promenade du crime, de Peter Guttridge
Éditions du Rouergue, 2012
ISBN 978-2-8126-0352-5
301 p., 22€

Signé Bookfalo Kill

Dans Mon traître, son troisième roman paru en 2008 (Grasset), Sorj Chalandon racontait l’histoire d’Antoine, un jeune luthier français qui, dans les années 70, découvrait l’Irlande du Nord, alors en résistance active contre la domination britannique. Tombé amoureux de la terre, de la langue, des hommes, il s’identifiait à leur lutte, se mettait à leur service et se faisait une petite place auprès des combattants de l’IRA. Il s’attirait notamment l’amitié de Tyrone Meehan, leader charismatique du mouvement nationaliste, devenu son mentor. Jusqu’à ce jour funeste de décembre 2006 où il apprenait, comme tout le monde, que Meehan travaillait pour les Britanniques depuis vingt-cinq ans.
L’histoire était largement autobiographique. Sous les traits modestes du “petit Français” se cachait Chalandon lui-même, alors journaliste à Libération et lauréat en 1989 du prix Albert-Londres pour ses reportages consacrés à l’Irlande du Nord. Quant à Tyrone Meehan, c’était Denis Donaldson, ami du romancier et traître révélé en 2005.

Sorj Chalandon n’en avait donc pas terminé avec cette histoire. Après avoir entrepris d’exorciser la blessure de son amitié trahie, il donne cette fois la parole à Meehan lui-même. L’occasion de dire que résumer sa vie à sa traîtrise est une injustice occultant l’intensité d’une existence offerte avec bravoure à la résistance armée.
En le nommant narrateur, l’écrivain permet à Meehan de se raconter, depuis son enfance misérable jusqu’au renoncement, en passant par son initiation au combat à l’adolescence, les premières armes, les premières actions, les victoires, les morts parmi les compagnons de lutte, les premières arrestations, et la prison. Les pages consacrées à ses longs mois d’internement, dans des conditions indignes, figurent parmi les plus marquantes du livre.
Il lui accorde également la chance de s’expliquer, de se justifier, d’éclairer les conditions d’un choix impossible autant qu’incontournable. Une opportunité purement littéraire, puisque dans la réalité, il n’a jamais pu reparler à Donaldson entre les aveux de ce dernier et son assassinat cinq mois plus tard.

Chalandon laisse ainsi le romancier prendre totalement le pas sur le journaliste, et son style lui-même est là pour le rappeler à chaque page. Dans la masse indigeste de scribouilleurs sans relief que nos chers éditeurs se croient obligés de nous infliger à chaque rentrée littéraire, voici enfin un auteur français, un vrai, au sens noble du terme. Doté d’une plume, d’une patte, d’une âme d’écrivain.
Ses phrases courtes et dépourvues de graisse, ses mots choisis pour aller à l’essentiel des idées, sont la chair de ses sensations et de ses sentiments. Ce qui n’empêche pas son écriture d’être empreinte d’un certain lyrisme, ses métaphores pleines d’intuition de frapper l’imaginaire et le cœur du lecteur. Juste et attachante, la voix de Meehan fait chanter l’Irlande qu’aime Chalandon, autant que la rage désespérée animant ceux qui se battaient pour elle.

“L’IRA. Soudain, je l’ai vue partout. Dans ce fumeur de pipe chargé de couvertures. Ces femmes en châle, qui nous entouraient de leur silence. Ce vieil homme, accroupi sur le trottoir, qui réparait notre lampe à huile. Je l’ai vue dans les gamins qui aidaient à notre exil. (…) Je l’ai vue dans l’air épais de la tourbe. Dans le jour qui se levait. Je l’ai sentie en moi. En moi, Tyrone Meehan, seize ans, fils de Patraig et de la terre d’Irlande. Chassé de mon village par la misère, banni de mon quartier par l’ennemi. L’IRA, moi.” (p.59)

Le Retour à Killybegs, c’est le retour aux sources. Celles de la vie de Meehan, bien sûr, mais aussi le retour, pour l’écrivain, aux sources de sa passion et de son admiration pour l’Irlande du Nord et ceux qui se sont battus pour elle. Lorsqu’un livre vibre d’une telle sincérité, comment ne pas l’aimer ?

Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon
Éditions Grasset, 2011
ISBN 978-2-246-78569-9
334 p., 20€

On en parle aussi ici : Rue89, Tournezlespages’s Blog, A lire au pays des merveilles

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