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Signé Bookfalo Kill

Krizanovich - CinématographixLa datavisualisation est à la mode. Si ce terme un peu barbare ne vous dit rien, vous avez pourtant sûrement déjà croisé certains exemples de cette discipline à la fois ludique et instructive, qui consiste à représenter des données de manière visuelle, graphique. Camemberts, cartographies, chronologies, diagrammes en tous genres, faux plans de métro, tout y passe.
Popularisée par David McCandless et son génial Datavision (Robert Laffont, 2011), la datavisualisation a depuis fait des émules. C’est simple, dès qu’il y a des chiffres ou des statistiques, on peut la mettre en pratique. Des chiffres, oui, mais pas seulement. Un champ de données thématique peut également déboucher sur une mise en images amusante et qui, mine de rien, nous en apprend plus que de longs discours.

Karen Krizanovich adapte donc le concept au cinéma avec ce Cinématographix bourré d’informations utiles, futiles, rigolotes, étonnantes, intéressantes… Simples amateurs ou dingues du Septième Art se régaleront ainsi avec « La malédiction du tire-bouchon » (P.58-59), ou comment les réalisateurs, notamment de films d’horreur, puisent dans les ustensiles les plus quotidiens pour les transformer en armes de destruction massive ; « French Connections » (p.16-17), ou comment le cinéma américain pompe allègrement le cinéma français depuis des décennies ; ou encore avec le célébrissime « Six degrés de Kevin Bacon », ou comment relier en six personnalités radicalement différentes l’un des seconds rôles les plus charismatiques du cinéma U.S. à des gens aussi différents que Ingmar Bergman, Abraham Lincoln… ou la reine Elizabeth II.

Un petit exemple avec Matrix :

Krizanovich - Cinématographix exemple

Résultats du box-office, répartition des Oscars entre comédies et drames, acteurs et actrices « bankables », adaptations de jeux vidéo sur grand écran, compositeurs de musiques de films, décryptage du nombre de rêves imbriqués dans Inception (très utile, celui-ci, à apprendre par cœur avant de revoir le film de Christopher Nolan !), rapport entre le nombre de fois où Tom Cruise porte des lunettes de soleil dans ses films et le succès de ces derniers, films cultes… Tout est bon à transformer en datavisualisations, qui vous amuseront à coup sûr – et feront en même temps de vous des puits de science inattendue sur le cinéma !

Cinématographix, de Karen Krizanovich
Traduit de l’américain par Laura Orsal
  Éditions Dunod, 2014
ISBN 978-2-10-071138-3
160 p., 14,90€

Signé Bookfalo Kill

Exilé de son royaume, où vivent encore fées et sorciers, pour empêcher qu’il soit tué par son frère jaloux, un jeune prince de quinze ans devient Joshua, fils adoptif de monsieur et madame Perle, confiseurs à Paris dans les années 30. Mais la guerre éclate quelques années plus tard, et Joshua doit partir au front. Capturé et enfermé dans un camp, il y fait une découverte stupéfiante, qui pourrait bien lui servir de clef pour retrouver le monde dont il vient…
Il ignore qu’une éternelle jeune fille, ancienne fée qui a renoncé à ses pouvoirs par amour pour lui, le suit comme son ombre, tiraillée entre le désir de le retrouver et la crainte de le perdre, car une terrible malédiction pèse sur eux. Il ignore aussi qu’un adolescent de quatorze ans, un jour, découvrira ses aventures et en fera une histoire…

Fombelle - Le Livre de PerleTimothée de Fombelle aime les constructions narratives complexes, prendre des détours, marcher contre le déroulement naturellement monotone de la vie. Pour lui, la vérité, le mystère et la beauté se cachent dans les virages et les recoins de l’existence, sa compréhension et sa magie dans les allers-retours du temps – et dans des valises, énormément de valises comme autant de petits coffres-forts pour des secrets, des miracles et des beautés innombrables.
Mêlant plusieurs niveaux de narration, plusieurs époques, suivant plusieurs personnages en parallèle, Le Livre de Perle ne fait pas exception à cette règle et sidère par sa maîtrise totale. Jamais on ne se perd dans les méandres de ce récit qui fait la part belle à l’esprit des contes et des fables, en injectant un peu de leur enchantement dans l’histoire de notre propre monde, même en plein cœur de la guerre.

Pourtant, Fombelle augmente encore la difficulté en se mettant lui-même en scène dans son livre, d’abord adolescent mystérieux au début de l’histoire, puis devenu adulte, à la recherche de la vérité sur Joshua Perle dont il a croisé la route par hasard des années avant. Un tel procédé, recourir à une narration à la première personne en plein milieu d’un roman raconté pour le reste à la troisième personne, est aussi rare qu’audacieux pour un texte destiné à la jeunesse. Il l’assume avec brio, ajoutant une implication personnelle pleine d’émotion à une histoire imaginaire qui en compte déjà beaucoup.
Car le Livre de Perle vibre d’histoires palpitantes : une magnifique histoire d’amour, un récit d’apprentissage douloureux, des quêtes, des fuites, des amitiés, des trahisons, de la féérie… Le tout dans des décors sublimes, d’un lac brumeux aux remparts d’un sombre château, d’une rivière cachée à des bords de mer grondants, du Paris des années 30 à la France occupée, d’un camp glacial en Westphalie à une maison abandonnée dans la lagune de Venise…

Timothée de Fombelle aime aussi, par-dessus tout, faire rêver ses lecteurs, jeunes et moins jeunes. Si ses gros romans s’offrent à partir de 13 ans (et les 300 pages de ce nouvel opus sont loin des superbes pavés qu’étaient Tobie Lolness et Vango), ils sont pour tous les âges des passeports vers des au-delà merveilleux, territoires de rêves et de cauchemars, de quête et d’apprentissage, d’amour et de chagrin. Je ne raterais pour rien au monde une nouvelle publication signée de sa main, car la virtuosité de sa phrase épurée, ciselée pour faire naître les plus belles émotions chez son lecteur, ne cesse de m’éblouir et de me bouleverser.

D’ailleurs, ce sont sur ses mots que je veux vous laisser, incapable d’en trouver de meilleurs de mon côté pour vous recommander de plonger sans délai dans le Livre de Perle.
Quelques mots, quatre pour être précis, qui suffisent à dire tout et plus encore :

« Les histoires nous inventent. »

A vous de vous inventer grâce aux merveilleuses histoires de Timothée de Fombelle.

Le Livre de Perle, de Timothée de Fombelle
  Éditions Gallimard-Jeunesse, 2014
ISBN 978-2-07-066293-7
304 p., 16€

Bosc - ConstellationOn sait tous les conditions tragiques du décès de Marcel Cerdan, le fabuleux champion de boxe, l’amant d’Édith Piaf. Le crash de l’avion Constellation sur le mont Redondo aux Açores, il y a 65 ans.

Certains se souviennent qu’il y avait également Ginette Neveu, jeune violoniste prodige, qui se rendait aux États-Unis pour un tournée. Mais les autres sont de tristes inconnus. A peine ont-ils laissé des traces dans les mémoires d’aujourd’hui.

Adrien Bosc relève le défi de les convoquer tous, une ultime fois. Il mène une véritable enquête journalistique pour nous permettre de connaître tous les tenants et les aboutissants de cette triste histoire. L’écriture est assez singulière, plutôt journal de bord d’un journaliste pour Le Monde que style ampoulé de vigueur dans les hautes sphères littéraires mais qu’importe, cela marche.

On a le cœur serré avec ces petits bergers basques qui ont mis toutes leurs économies pour se payer ce voyage, on pleure sur le sort qui s’acharne contre cette jeune femme de Mulhouse, bobineuse, qui apprend qu’elle est l’héritière d’une usine de bas-nylon du côté de Détroit, on soupire de soulagement avec le couple qui a échangé son billet à la dernière minute pour laisser la place à Marcel Cerdan et son entraîneur…

J’ai aimé le début de l’ouvrage. C’est clair, concis, avec juste ce qu’il faut de poésie pour rendre le récit encore plus tragique qu’il ne l’est déjà. Mais plus on avance dans le livre, plus Adrien Bosc part dans des envolées lyriques qui font un effet bœuf, mais qui perdent le lecteur plutôt qu’autre chose.

Au final, un joli roman (essai? article?), qui plaît pour son écriture journalistique et sa singularité dans cette rentrée littéraire. De là à lui remettre le Prix de l’Académie Française… Mais les Cannibales sont bons lecteurs et adressent au jeune auteur leurs salutations les plus carnassières.

Constellation d’Adrien Bosc
Éditions Stock, 2014
9782234077317
198p., 18€

Un article de Clarice Darling

 

Signé Bookfalo Kill

Bob Saginowski est barman dans le bar de son cousin Marv, à Boston, qui sert de relais à la mafia tchétchène du quartier pour leurs différents trafics. Taciturne et solitaire, se tenant à l’écart du monde pour éviter de faire resurgir de vieux démons qui le taraudent, sa vie bascule pourtant le jour où il découvre un chiot abandonné dans une poubelle devant la maison de Nadia, une jeune femme avec qui il se lie d’amitié.
Quand le bar se fait braquer un soir et qu’une armée de personnages peu recommandables achèvent de perturber sa tranquillité difficilement acquise, Bob doit faire des choix qu’il espérait ne plus avoir à faire…

Lehane - Quand vient la nuitCe n’est pas très agréable à admettre, mais voilà un roman de Dennis Lehane qui, pour moi, ne restera pas dans les annales. Il faut dire que le bonhomme nous a habitués à planer tellement haut dans le ciel du polar qu’un opus tout juste bon, comme Quand vient la nuit, paraît presque décevant.
L’origine de ce livre y est peut-être pour quelque chose. Il s’agit en effet d’une extension d’une nouvelle intitulée Sauve qui peut, que Lehane a reprise et étoffée pour en faire à la fois ce roman et un scénario de long métrage. Le film sortira en novembre et vaudra pour être la dernière apparition à l’écran de James « Soprano » Gandolfini ; difficile à croire, à moins d’une mise en scène révolutionnaire de Michaël R. Roskam (réalisateur belge de Bullhead), qu’il marquera davantage l’histoire du cinéma, tant son intrigue n’a rien de spectaculairement original.

Pour le dire autrement, Quand vient la nuit aurait pu être écrit par un autre auteur un peu talentueux. Hormis le fait que le récit se déroule à Boston, sa ville fétiche, et en-dehors de quelques fulgurances psychologiques bien dans son style, rien ne trahit spécialement la patte de Dennis Lehane. Il lui manque cette force, cette énergie sombre, cette clairvoyance humaine qui sont sa marque de fabrique. Il lui manque tout simplement le souffle extraordinaire qui a amené Mystic River, Shutter Island ou Un pays à l’aube directement au rang de classique, et fait aussi de sa série Kenzie-Gennaro un must du polar urbain, sombre et désespéré.

Sans doute, accoutumé à cette puissance hors norme, suis-je devenu trop exigeant avec Dennis Lehane. Je dois donc être honnête et reconnaître que Quand vient la nuit se lit très agréablement, que ses personnages sont bien dessinés, que l’ensemble assume sa noirceur et dresse le portrait glaçant d’une ville rongée par la corruption, la mafia et la folie ordinaire, au point de faire s’effondrer les valeurs « refuges » que sont l’honnêteté ou la spiritualité (à l’image d’une église qui ferme pour être transformée en complexe immobilier luxueux).
A l’écrire ainsi, vous comprendrez, je l’espère, que c’est un bon polar. Certes, sans l’étincelle qui fait le grand roman, mais tout de même très plaisant à lire. Oui, c’est déjà ça !

Quand vient la nuit, de Dennis Lehane
Traduit de l’américain par Isabelle Maillet
  Éditions Rivages, coll. Thriller, 2014
ISBN 978-2-7436-2905-2
270 p., 14,50€

Signé Bookfalo Kill

Le journaliste norvégien Gérald Asmussen s’intéresse à Magnus Wallace, fondateur de l’association écologiste Gaïa, devenu célèbre pour ses actions coup de poing à la limite de la légalité contre tous ceux qu’il considère comme des bourreaux de la mer et de sa faune : pêcheurs de baleine, massacreurs de requins, ratisseurs des océans dont les techniques de pêche détruisent tout sur leur passage…
Communicant hors pair, animé par une force de conviction et un amour inébranlable de la mer, Wallace ne tarde pas à fasciner Asmussen, en dépit de sa réputation sulfureuse d’activiste terroriste, y compris dans les milieux écologistes qui désapprouvent ses méthodes violentes. Le journaliste s’embarque alors à son bord, caméra au poing, pour témoigner de son combat…

Ferney - Le Règne du vivantOn n’attendait pas Alice Ferney à la barre d’un tel bateau littéraire. Connue pour des livres questionnant le sentiment amoureux ou la féminité, la romancière surprend avec ce roman et c’est tant mieux. Certes, l’écologie est plus que jamais dans l’air du temps, mais c’est un sujet si grave pour notre survie à tous qu’on n’en parlera jamais trop. Et les faits de barbarie que dénonce Le Règne du vivant sont si effroyables qu’ils frapperont sans doute plus d’un lecteur.

En s’inspirant du personnage haut en couleurs de Paul Watson, leader de l’association Sea Sheperd après avoir été exclu de Greenpeace en raison de ses prises de position trop radicales, Alice Ferney met en lumière un combat finalement mal connu, où la communauté internationale démontre une fois de plus son impuissance à lutter autrement que par des discours creux, non suivis d’actes, contre des pays motivés par leurs seuls intérêts, notamment le Japon.
Dans des scènes parfois très dures, elle éclaire le massacre aveugle des requins, dont les ailerons sont très convoités en Chine pour en faire des soupes, évoque le péril qui pèse sur l’archipel préservé des Galapagos, décrit la chasse industrielle des baleines – consacrant en regard quelques très belles pages sur la beauté de l’océan et de ses créatures, qui appuient avec poésie son plaidoyer évident pour une véritable défense de l’environnement.

Voilà pour le propos, évidemment irréprochable. Parlons maintenant de la forme, car Le Règne du vivant est, ne l’oublions pas, un roman. Et c’est peut-être là que le bât blesse, un peu, non pas par le style, vif et puissant, mais par un curieux manque d’équilibre. Ce livre, qui raconte la vie d’un homme tourné vers l’action, semble parfois paradoxalement trop statique, trop « bavard ».
Submergée sans doute par la masse d’informations passionnantes à retranscrire, Alice Ferney consacre de nombreuses pages à évoquer les théories de son Magnus Wallace, à rapporter ses propos ainsi que ceux de ses proches, plutôt qu’à mettre en scène ses actes, ses luttes en mer. On est plus proche d’un documentaire que d’un roman d’aventures, ce que le choix d’un narrateur journaliste favorise d’ailleurs. C’est un choix estimable, et encore une fois, j’ai beaucoup appris à la lecture de ce livre, mais il m’a un peu laissé sur ma faim pour cette raison. Surtout que les quelques scènes d’action en mer sont à chaque fois fortes, saisissantes ; elles auraient mérité pour moi un peu plus de place.

Le Règne du vivant, d’Alice Ferney
  Éditions Actes Sud, 2014
ISBN 978-2-330-03595-2
206 p., 19€

Découvrez l’article de Val, qui fait de ce roman l’un de ses grands coups de coeur de la rentrée et le dit avec force sur son blog Les quotidiennes de Val.

Signé Bookfalo Kill

Les meilleures intentions ne font pas forcément les meilleurs romans. Cet axiome frappe le nouveau livre d’Oriane Jeancourt Galignani qui, sans être raté, loin de là, n’est pas aussi réussi qu’on pouvait l’espérer à la lecture de son synopsis.

L’Audience, comme son titre l’indique, s’articule autour d’un récit judiciaire. Plus précisément, des quatre jours que dure le procès de Deborah Aunus, une enseignante accusée d’avoir couché avec quatre de ses élèves. Qu’ils fussent majeurs et consentants au moment des faits ne change rien à l’affaire, car nous sommes au Texas, État qui proscrit toute forme de relation sexuelle entre un professeur et ses étudiants, peu importe leur âge.
Tandis que l’accusée reste étrangement en retrait durant les débats, si apathique qu’elle en paraît parfois antipathique, témoins, proches et « victimes » défilent à la barre, recréant le contexte des événements…

Jeancourt-Galignani - L'AudienceDans l’imaginaire collectif, le Texas, c’est Dallas, le pétrole, la dynastie Bush et le culte des armes à feu. Pour les Américains des grandes villes, de San Francisco à New York, les Texans sont les bas du front par excellence. Outre le fait qu’elle s’inspire d’un fait divers réel, rien d’étonnant donc à voir Oriane Jeancourt Galignani camper son roman, inspiré d’ailleurs d’une histoire vraie, dans un État aussi symptomatique des paradoxes américains.
Elle y trouve une matière toute prête pour fusiller le puritanisme hypocrite des Américains, ainsi qu’un terreau de rêve pour un romancier, celui d’une petite ville où tout le monde se connaît, microcosme putride où s’épanouissent naturellement rumeurs et rancœurs, et ce voyeurisme effroyable, tiraillé entre un dégoût de bon aloi et une fascination profonde, teintée de jalousie, pour la liberté sexuelle affichée de l’héroïne.

Sur ces aspects, L’Audience est réussie, la romancière captant ces sentiments d’égout avec un réel brio. Là où, pour moi, le roman boite un peu, c’est dans sa construction, qui alterne moments du procès et flashbacks ; or ces derniers se réduisent un peu trop souvent à de nombreuses scènes de sexe, certes utiles à la compréhension du récit puisqu’elles constituent le chef d’accusation qui soumet Deborah Aunus à la justice. Mais leur accumulation finit par écraser le portrait en creux que tente de saisir Oriane Jeancourt Galignani de son héroïne.

A l’occasion de ses ébats ou lorsqu’elle se laisse séduire par ses étudiants, Deborah est ainsi souvent décrite comme une grande femme d’une mollesse sensuelle, aux seins lourds, sorte d’objet de fantasme caricatural pour adolescents en chaleur. Même lors du procès, elle est incarnée par son physique pesant, charnu. Comme si, dans sa volonté louable de ne pas dresser un portrait psychologique en règle de sa protagoniste, Oriane Jeancourt Galignani l’avait involontairement réduite à sa seule incarnation charnelle. Ce qu’on lui reproche, en somme, et si le lecteur n’a pas forcément envie de la condamner pour cela, elle ne sort de ce portrait ni grandie ni même aimable.

Intéressante et pertinente dans son accusation subtile du puritanisme et du légalisme systématique des Américains, L’Audience manque d’un je ne sais quoi, de puissance, de virtuosité littéraire, d’une colère aussi. En refusant de s’engager dans la tête de sa protagoniste, en en faisant un personnage passif – un choix estimable mais risqué -, Oriane Jeancourt Galignani est un peu passée à côté d’elle.

L’Audience, d’Oriane Jeancourt Galignani
  Éditions Albin Michel, 2014
ISBN 978-2-226-25830-4
297 p., 19€

Signé Bookfalo Kill

Le retour de Marcus Malte chez les éditions Zulma, qui ont publié l’essentiel de son œuvre – dont le sublime Garden of Love -, sonnait comme une bonne nouvelle, après un détour sympathique mais moyen par la Série Noire (les Harmoniques). C’en est une, même si le format court des deux textes que contient ce bref volume (150 pages au total) empêche de se réjouir sans retenue, d’autant qu’ils ne sont pas de valeur égale.

Malte - Fannie et FreddieLa première, Fannie et Freddie, donne son titre et son ton d’ensemble au livre. Fannie est une femme à l’âge indistinct. Elle porte un œil de verre, qu’elle tente de cacher derrière une mèche de cheveux et une rotation du buste un peu raide, qui lui vaut le surnom de « Minerve » mais lui permet de montrer toujours son meilleur profil. Un jour, elle se glisse dans Wall Street, incognito. Elle attend Freddie. Et sa revanche, ou sa vengeance. Qui sait la forme qu’elle prendra…
Le ton est glacial ; l’histoire, liée à la crise des subprimes aux Etats-Unis, est pesante, étouffante. Marcus Malte instaure une atmosphère inquiétante, dévoile peu à peu l’atroce vérité que cache l’étrange parcours de Fannie. Pourtant ça ne prend pas, pas tout à fait. Certains passages sont touchants, réussis, mais l’ensemble est si froid que je n’ai pas su ressentir d’empathie pour les personnages et leurs histoires tragiques.

J’ai donc largement préféré la seconde novella, au titre poétique et évocateur. Ceux qui construisent les bateaux ne les prennent pas… Tout un programme, inscrit dans un texte que caressent en douceur le rythme lent de la mer Méditerranée et le souffle du vent. Le narrateur, flic torturé, cherche en vain depuis vingt-sept ans qui a tué son meilleur ami d’enfance, Paul, ramené mort par la mer à l’âge de quatorze ans, le corps percé d’une balle.
Entre introspection et chasse aux souvenirs, Marcus Malte retrouve une atmosphère proche de certains passages de Garden of Love, et suscite une émotion discrète, contenue, relevée de jolies pointes d’humour et d’humanité, qui vient finalement se nicher dans trois dernières pages énigmatiques, où le lecteur ira chercher seul, s’il le souhaite, la vérité.
(Pour info, ceux qui suivent le romancier depuis longtemps auront peut-être eu la chance de lire cette novella aux éditions Autrement, sous le déjà beau titre Plage des Sablettes, souvenirs d’épave.)

Avis partagé donc, au final, le texte mis en avant s’avérant pour moi moins fort que le second bizarrement caché dans son ombre. Cela m’a permis de quitter le livre sur la meilleure note, tout en restant un peu frustré. Et dans l’attente d’un prochain roman, car si Marcus Malte s’illustre souvent dans les formes courtes qu’il affectionne (voir le magnifique Mon frère est parti ce matin…), j’espère forcément le voir nous offrir un jour prochain un nouveau livre aussi éblouissant que Garden of Love.

Fannie et Freddie, de Marcus Malte
  Éditions Zulma, 2014
ISBN 978-2-84304-726-8
158 p., 15,50€

Signé Bookfalo Kill

Alors que la situation semblait autant sous contrôle qu’elle peut l’être dans le 93, trois caïds sont abattus à tour de rôle à Malceny. Leur seul point commun : ils verrouillaient le trafic de drogue local. Chargés d’enquêter sur l’un de ces trois meurtres, le capitaine Victor Coste et son équipe doivent aussi élucider le crime ultra-violent dont est victime quelques jours plus tard un adjoint de la terrible Andrea Vesperini, maire de Malceny.
Quand s’en mêlent un drôle de petit vieux, de sordides calculs politiciens, un psychopathe de poche, des rivalités inter-services malvenues et l’embrasement orchestré des cités, les affaires de Coste semblent vraiment mal embarquées…

Norek - TerritoiresLe résumé officiel de Territoires étant un peu trop bavard à mon goût, je l’ai élagué un peu afin d’en dire le moins possible. Car, pour le reste, le deuxième roman d’Olivier Norek se charge de tout, et en premier lieu de vous embarquer à un train d’enfer dans un polar époustouflant que vous aurez du mal à lâcher avant la fin.
Code 93, paru l’an dernier, était une réussite ultra-prometteuse. Mais je ne m’attendais pas à une claque pareille dès son second livre. Olivier Norek a lâché les chiens et totalement dilué son expérience de flic de terrain dans son talent de romancier. Autant, dans Code 93, il pouvait parfois donner l’impression de dresser au fil de son récit un inventaire (réjouissant) d’anecdotes personnelles, autant ici il est entièrement focalisé sur son intrigue et ne s’en laisse jamais distraire. Et s’il s’inspire de choses vécues, on n’a pas le temps de le remarquer.

La clef d’un bon polar, c’est le rythme ; que ce dernier soit rapide, modéré ou lent, peu importe du moment qu’il est maîtrisé. Une donnée fondamentale que Norek a parfaitement assimilée : Territoires est tendu comme un arc, bouillonnant d’énergie et d’intensité, sans jamais pour autant saouler le lecteur. A l’image d’un style fluide, d’une efficacité absolue, rien d’inutile ne dépasse de l’intrigue, ce qui ne l’empêche pas d’être complexe, foisonnante, de parler de notre monde avec acuité, et le romancier d’en dévoiler peu à peu les strates avec une aisance de vieux routard.
Parmi les nombreuses réussites du livre, il y a la manière dont Norek met en scène les cités de banlieue, notamment lorsqu’elles s’embrasent au cours de nuits successives d’émeutes qui rappellent forcément des scènes familières. Il parvient à rendre ces passages spectaculaires, haletants, hyper romanesques, en gardant un œil d’expert et une distance quasi documentaire. Quoique dans un style différent, je n’avais rien lu d’aussi convaincant sur le sujet depuis Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, le dernier roman de Thierry Jonquet. Et c’est l’un des plus grands compliments que je puisse faire.

Puis, surtout, on retrouve ici ce qui faisait la force des personnages de Code 93 : une volonté totale de crédibilité. Loin de ses illustres confrères français, les Grangé, Thilliez, Chattam et consorts, qui se complaisent à surcharger leurs héros de tous les drames possibles et imaginables, au mépris parfois de toute vraisemblance, Norek, fort de son expérience de terrain, campe des personnages normaux, capables d’aimer, d’avoir une vie de famille et de rentrer chez eux pour faire autre chose que se morfondre sur leurs dossiers en cours.
Bon sang, que ça fait du bien, cette simplicité ! Surtout qu’Olivier Norek l’étoffe avec beaucoup de chaleur et d’humour, ce qui rend ses héros d’autant plus justes et attachants – même lorsqu’ils sont complètement dingues, et à ce titre… ah non, je ne vous dirai rien de Bibz. Je vous laisse faire connaissance avec ce charmant jeune homme, c’est mieux. (Je peux juste vous dire qu’après l’avoir rencontré, vous ne regarderez plus votre four à micro-ondes de la même manière.)

Bref, Territoires est un très, très gros coup de cœur pour moi. Après la surprise Alain Gagnol il y a quelques jours (Un fantôme dans la tête) et l’ultra-confirmation Marin Ledun en début d’année (L’Homme qui a vu l’homme), voilà de quoi enrichir davantage une belle année de polar français. Et attendre sereinement la suite de l’œuvre d’Olivier Norek, dont j’espère sincèrement le décollage immédiat grâce à ce deuxième roman épatant. Alors à vous de jouer !

Territoires, d’Olivier Norek
  Éditions Michel Lafon, 2014
ISBN 978-2-7499-2212-6
392 p., 18,95€

Signé Bookfalo Kill

Après l’Homme inquiet, Henning Mankell avait juré qu’il en avait terminé avec Kurt Wallander, son héros récurrent, policier à Ystad, qu’il a fait vieillir en même temps que lui et dont il a braqué le regard sur les changements sociaux majeurs survenus en Suède – et parfois dans le monde – au fil d’une dizaine de romans admirables.
Et pourtant, le revoilà.
Comme il l’explique dans une brève introduction, Mankell avait écrit il y a quelques années une nouvelle, que la BBC a reprise pour en faire la trame d’un épisode de la série Wallander avec Kenneth Branagh en tête d’affiche. A la vue du téléfilm, le romancier a eu envie de reprendre son histoire, de l’étoffer ; c’est devenu Une main encombrante, novella de 150 pages environ, qui se lit avec plaisir mais ne révolutionne pas le visage de la série.

Mankell - Une main encombranteLe policier opiniâtre y enquête sur un meurtre vieux de soixante ans : dans le jardin d’une maison qu’il avait l’intention d’acheter pour y passer ses vieux jours, Wallander trébuche en effet sur une main squelettique qui dépasse du sol. Il ne lui en faut pas plus pour remuer ciel et terre (dans tous les sens du terme) afin de découvrir le fin mot de l’histoire.
L’intérêt de ces investigations tient justement dans leur aspect atypique. Ici, pas de résonance sociale contemporaine, ni de ces éclats de violence parfois insoutenables qui faisaient frémir le lecteur des romans précédents. On est plus proche de l’ambiance de L’Homme inquiet, sans être aussi crépusculaire (heureusement) ; d’ailleurs, Une main encombrante prend place dans le cycle juste avant ce dernier titre.

A sa manière si particulière, Mankell raconte avec minutie les difficultés d’une enquête qui tient à peu de choses, entre fausses pistes et espoirs déçus, jusqu’à la résolution, bien masquée jusqu’à la fin. Surtout, il s’attache comme d’habitude à son héros, apportant un léger complément à son portrait de policier en fin de carrière, un peu désabusé mais toujours soucieux de mettre au jour la vérité, inquiet de la vieillesse qui vient mais désireux de la vivre au mieux.

Un récit bref, très agréable à lire, complété par un texte intéressant de Henning Mankell qui évoque son rapport à son personnage, et que les éditions du Seuil ont malheureusement le culot de publier dans un format bâtard au prix très exagéré de 17,50€. Clairement, l’éditeur historique de Mankell en France (sauf Meurtriers sans visage, le premier de la série, publié chez Bourgois) veut s’en payer une bonne tranche sur le dos des lecteurs, en capitalisant sur leur fidélité à l’égard d’un personnage il est vrai emblématique du polar contemporain.
Pas sûr que la manœuvre fonctionne, car je crois les fans de Wallander suffisamment rassasiés et intelligents pour attendre tranquillement la sortie l’année prochaine d’une version poche dont le prix sera beaucoup plus conforme à la longueur et à l’intérêt de ce texte. L’accueil modéré qui fut réservé l’année dernière au recueil de nouvelles La Faille souterraine me conforte d’ailleurs dans cette idée.

Une main encombrante, de Henning Mankell
Traduit du suédois par Anna Gibson
  Éditions du Seuil, coll. Policiers, 2014
ISBN 978-2-02-114013-2
171 p., 17,50€

Signé Bookfalo Kill

Le titre intrigue autant que le nom de l’auteur. Suivant les explications fournies par l’intéressé à la fin de son livre, « Gauz est un diminutif de Gauzorro, déclinaison ancestrale de Gbaka », soit une partie du nom complet du romancier ivoirien, Armand Patrick Gbaka-Brédé.
Voilà pour le relativement anecdotique, passons maintenant au titre. Debout-Payé, c’est le nom que les Africains se donnent lorsqu’ils deviennent vigiles. Vous savez, ces géants noirs impassibles à l’entrée des grands magasins, devant lesquels on passe sans un regard mais que l’on craint instantanément, même si on n’a rien à se reprocher, quand le portique d’alarme sonne à notre passage.

Gauz - Debout-PayéDebout-Payé, bien qu’inégal, mérite le coup d’œil rien que pour sa construction hybride et la pertinence de ses réflexions. Le premier livre de Gauz est en effet pour moitié un roman, pour l’autre moitié un recueil de choses vues, tirées de la propre expérience de vigile de l’auteur.

Pour être la plus ambitieuse, la partie romanesque est aussi la plus fragile. A travers le parcours d’Ossiri, immigré ivoirien qui devient vigile à Paris, et en trois mouvements historiques depuis 1960 à nos jours, Gauz entreprend de raconter l’immigration africaine en France.
Un peu confus parfois, ces trois chapitres, ainsi que le prologue et l’épilogue qui les encadrent, retiennent pourtant l’attention. Ils éclairent les motivations des Africains venant tenter leur chance dans l’Hexagone, racontent avec souvent beaucoup d’humour comment les communautés se reforment, tentent en brassant beaucoup de vent de trouver un sens à leur présence (les scènes à la MECI, Maison des Etudiants de Côte d’Ivoire qui sert de foyer aux nouveaux arrivants, sont souvent hilarantes). La ligne narrative attachée à Ossiri est friable, elle permet néanmoins à Gauz de juger cette immigration des deux côtés de la barrière, du point de vue des Africains comme de celui des Français qui les « accueillent » en en faisant immédiatement une main d’œuvre bon marché et malléable à merci (surtout quand elle n’a pas de papier).

Constitués de paragraphes très brefs, les chapitres de choses vues tranchent par leur style vif, ironique, et par leur drôlerie. Autant parce que c’est leur boulot que pour tromper l’ennui frappant ces longues journées passées debout à rien faire, les vigiles développent un sens de l’observation aigu. D’une boutique Camaïeu à Bastille au Sephora des Champs-Elysées, ces coups d’œil, dont Gauz articule l’enchaînement avec soin, forment un laboratoire d’analyse des comportements humains aussi juste que réjouissant.

Par sa forme comme par son sujet, et même s’il est perfectible, Debout-Payé est l’une des curiosités de la rentrée. Bravo donc à la jeune maison le Nouvel Attila de l’avoir publié.

Debout-Payé, de Gauz
  Éditions le Nouvel Attila, 2014
ISBN 978-2-37100-004-9
172 p., 17€

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