Skip navigation

Signé Bookfalo Kill

Jean-Christophe Rufin fait partie de ces écrivains indispensables que je nomme les « raconteurs d’histoire ». Ceux qui vous attrapent dès le début de la lecture, l’air de rien, avec un style sans apprêt, fluide et efficace, une construction simple au service d’un récit limpide ; et qui vous relâchent à la fin, empli de sensations, d’un esprit d’aventure revigorant, et d’images claires et nettes qui vous suivront longtemps.

Rufin - Check-PointDélaissant le roman historique, genre dans lequel il a souvent œuvré avec bonheur, Rufin remet le couvert avec un suspense contemporain ancré dans la guerre en ex-Yougoslavie. Variation assumée sur le Salaire de la peur, le film de Clouzot, Check-Point s’appuie sur une intrigue assez simple : deux camions affrétés par une association humanitaire lyonnaise doivent traverser le pays déchiré pour atteindre le cœur de la Bosnie, et remettre à des réfugiés terrés dans une ancienne mine de quoi survivre dignement. Au volant, ils sont cinq : Lionel, le chef de l’équipée, jeune homme un peu trop rempli de l’importance de sa tâche, Alex et Marc, deux anciens militaires, Vauthier, mécanicien aux airs de barbouze, et Maud, 21 ans, qui cache sa beauté derrière des grosses lunettes moches et des vêtements amples, en quête d’un sens à son existence, qu’elle espère trouver grâce à cette mission.
A mesure que le voyage se déroule et que le danger se précise autour du convoi, la jeune idéaliste ne tarde pas à tomber de haut, d’autant que ses compagnons de voyage n’ont pas tous des intentions aussi pures qu’elle…

Rufin le raconteur d’histoire est donc bien au rendez-vous. Passé un prologue qui anticipe les problèmes que vont affronter ses héros, il déroule son récit en quatre parties distinctes. La première campe les personnages et leur mission ; la seconde les plonge dans le décor de la Yougoslavie en guerre et commence à faire tomber les masques ; la troisième bascule dans l’action pure et précipite les événements ; et la quatrième les conclut dans un sommet de suspense et de tension. C’est agréable à lire, prenant. Très bien.
Alors, qu’est-ce qui cloche ?

Le gros point faible de ce roman, c’est la caractérisation des personnages. Que de clichés ! A commencer par Maud, pivot de l’histoire, résumée à une gamine naïve et idéaliste, qui n’a jamais couché avec un garçon jusqu’à présent parce qu’elle avait peur du regard des hommes, peur d’être dominée, dépossédée – mais qui va tomber au fil de la route dans les bras d’un homme, séduite par sa dureté minérale, son intransigeance physique et morale qui cache tout de même une grande tendresse… Eurk.
Ce tournant de l’intrigue, qui correspond au début de la troisième partie, plombe cette dernière alors même que le suspense monte d’un cran et que le roman passe en mode action – d’autant que les autres personnages, dans l’ensemble, ne sont guère plus aidés par le romancier. A partir de là, j’ai beaucoup soupiré pendant ma lecture, déplorant cet excès de naïveté qui, certes, plaira à la fameuse ménagère de moins de cinquante ans (encore et toujours elle), mais m’a franchement gêné.

En fait, sachant que Jean-Christophe Rufin a vécu dans sa carrière d’humanitaire des événements similaires, j’ai regretté de ne pas sentir davantage son expérience, son engagement. Impossible de ne pas comparer avec le travail de Sorj Chalandon, l’ancien grand reporter de guerre devenu romancier pour exorciser ses souvenirs et mettre ses tripes sur la table, dans des livres puissants, poignants, inoubliables en somme. Chaque écrivain est et doit être différent des autres, certes. Mais rien de cette passion ne transparaît dans Check-Point, même si Rufin évoque les espoirs et les désillusions inévitables de la cause humanitaire, la confrontation d’idéaux incompatibles avec la violence absurde de la guerre et de la haine.

Comme souvent avec Rufin, Check-Point est donc un livre très plaisant à lire, l’exemple même du roman populaire de qualité, mais qui manque trop de chair et d’âme pour me convaincre et me marquer durablement. Une légère déception, après la lecture très convaincante l’année dernière du Collier rouge.

Check-Point, de Jean-Christophe Rufin
  Éditions Gallimard, 2015
ISBN 978-2-07-014641-3
387 p., 21€

Signé Bookfalo Kill

Cathrine - Pas exactement l'amourPas exactement l’amour : le titre donne parfaitement le ton de ce recueil de nouvelles, dont les personnages ont pour point commun de se croire amoureux, mais ne le sont pas vraiment, ou ne le sont plus, ou le sont seuls sans l’autre… Dans cet exercice de jonglage psychologique sur le sentiment le plus universel qui soit, Arnaud Cathrine a toutes les qualités requises pour éviter les clichés : de la finesse, de l’humour, une certaine tendresse pour le genre humain, un don pour exprimer en douceur la mélancolie, la compréhension douloureuse de la perte de l’autre, la sensation de décalage entre deux individus…

Comme c’est souvent le cas, certaines nouvelles sont plus fortes et plus marquantes que d’autres, laissant une impression inégale de l’ensemble du recueil. Je retiendrai surtout « Une erreur de jeunesse », texte cruel où un homme retrouve un ami, ancien amant, alors que ce dernier se marie avec une femme et feint d’ignorer ce lien spécial entre eux, et « J’attendrai », récit à deux voix qui confronte les points de vue de deux voisins vivant l’un en face de l’autre et tentant d’interpréter leurs comportements.

Mais les autres nouvelles se tiennent, et dessinent un large panorama du couple et de l’amour aujourd’hui, avec toute la subtilité, parfois teintée d’ironie, dont sait faire preuve l’auteur de Je ne retrouve personne.

Pas exactement l’amour, d’Arnaud Cathrine
Éditions Verticales, 2015
ISBN 978-2-07-014766-3
246 p., 17,90€

Signé Bookfalo Kill

Bien que très surpris d’apprendre l’existence d’un lointain cousin américain au second degré du nom d’Ambrose Wells, A. accepte l’héritage laissé par ce dernier à sa mort : Axton House, un manoir situé en Virginie. Le jeune homme y débarque, accompagné de Niamh, une adolescente muette et débrouillarde, pour découvrir que la bâtisse est la cible d’un certain nombre de rumeurs inquiétantes, mêlant histoires de fantômes, malédictions familiales et réunions occultes se déroulant chaque solstice d’hiver. En bons fans de la série X-Files, A. et Niamh, armés de leur bon sens et d’outils technologiques divers, décident d’essayer de démêler le vrai du faux. Sans se douter que, peut-être, la vérité est ailleurs…

Cantero - Le Monde caché d'Axton HouseLes quelques lignes ci-dessus sont une tentative de résumé rationnel. Ce qui est assez mignon-naïf de ma part, étant donné qu’il n’y a pas grand-chose de rationnel dans le Monde caché d’Axton House. Bien au chaud dans la ligne éditoriale sans filet des éditions Super 8 (qui avaient republié l’année dernière, grâces leur en soient éternellement rendues, le sublime Carter contre le Diable), le premier roman de l’Espagnol Edgar Cantero est un joyeux ramassis délirant qui convoque un paquet de références plus ou moins geeks – en vrac, X-Files bien sûr, mais aussi Shining (le film de Kubrick avec son labyrinthe), Paranormal Activity, Stephen King, La Chute de la Maison Usher d’Edgar Poe (entre Edgar, on se comprend)… Références toutes plus vaines les unes que les autres, parce qu’à l’arrivée, ce bouquin ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, et c’est ce qui en fait un objet littéraire unique en son genre, c’est-à-dire jouissif – pour peu qu’on soit réceptif à la littérature de genre ludique, tendance briseuse de frontières.

Mêlant extraits de journaux, citations d’essais en tous genres, transcriptions de captations audio ou vidéo, schémas, codes secrets et autres surprises, le Monde caché d’Axton House pourrait être foutraque, et pourtant non. Tout est clair, limpide, terriblement addictif, grâce à une construction impressionnante qui ne laisse rien au hasard, tout en ménageant beaucoup de place à un humour pince-sans-rire délicieux, porté par un duo de héros tout simplement irrésistibles, et à un sacré lot de rebondissements qui tiennent en haleine de bout en bout.

Ni thriller ni roman d’épouvante ni roman fantastique ou gothique ni comédie – mais un peu de tout ça, et d’autres choses encore, Le Monde caché d’Axton House est impossible à étiqueter. Ce qui en fait un livre inclassable, et donc hautement recommandable !

Le Monde caché d’Axton House, d’Edgar Cantero Traduit de l’anglais par Paul Benita Éditions Super 8, 2015 ISBN 978-2-37056-024-7 460 p., 19€

P.S.: Gruznamur est raide fan de ce roman et le fait savoir sur son excellent blog Emotions ! Et il n’est pas le seul, voyez par exemple chez Book en Stock, Un dernier livre avant la fin du monde, Des mots sur des pages

Signé Bookfalo Kill

Anne Capestan était une commissaire douée, une star de la police judiciaire. Jusqu’à la balle perdue de trop. Si la légitime défense lui a été concédée, elle n’en a pas moins été mise au placard. Lorsque Buron, son mentor, devient chef du 36 Quai des Orfèvres, il la sort de sa retraite forcée pour lui offrir un cadeau empoisonné : la direction d’un groupe de bras cassés, conglomérat de tous les flics ingérables mais invirables de la région parisienne, à qui le grand patron fait semblant de filer les dossiers classés sans suite et les affaires irrésolues pour justifier son existence.
En dépit du peu de moyens qui lui sont alloués, sans parler du mépris qui accable son groupe, Capestan décide de mettre son équipe au travail, et s’attaque aux deux premiers cas les moins pourris parmi les innombrables qui encombrent son bureau : le meurtre mystérieux d’un marin, et celui d’une vieille dame tuée par son cambrioleur…

Hénaff - Poulets grillésJe voudrais commencer par dire un mot du titre, Poulets grillés, à prendre évidemment au sens figuré. Superbement trouvé, il semble annoncer une joyeuse comédie policière, et c’est d’ailleurs ce que les premiers chroniqueurs de ce roman ont mis en avant.
Je veux bien, mais pour ma part, je n’ai pas trouvé ce polar si désopilant que cela. Pour rester chez son éditeur, Albin Michel, il n’a rien à voir par exemple avec l’excellente Revalorisation des déchets de Sébastien Gendron. Certes, il a ses moments d’humour et de légèreté, mais pas tant que cela ; et si l’idée de départ – prendre comme héros policiers les pires cas sociaux du métier – est amusante, Sophie Hénaff en tire surtout une jolie galerie de doux dingues éminemment humains, auxquels on s’attache vite.

Finalement, Poulets grillés compte sur cette équipe de gentils branquignoles pour se démarquer, car pour le reste, il s’agit d’un polar classique, bien mené par ailleurs, mais pas excessivement original. On est loin de Fred Vargas donc, experte en personnages barrés et lunaires comme en intrigues tordues. Si Sophie Hénaff n’a pas sa verve (unique, du reste, donc ce n’est pas un reproche), elle compense par une belle humanité, et la promesse de se lâcher peut-être davantage dans les prochaines aventures d’Anne Capestan et ses adjoints azimutés – car ce premier roman ouvre la porte à des suites qu’on peut espérer plus furieuses.

Poulets grillés, de Sophie Hénaff
Éditions Albin Michel, 2015
ISBN 978-2-226-31471-0
343 p., 18,50€

C’est l’histoire d’un type qui fête ses trente ans. Il bosse dans la pub, vit à Paris et il cherche désespérément à trouver l’amour. Autrefois, il a aimé. Passionnément. Et depuis, il la cherche, son « fantôme ». Après le boulot, il va suivre ses collègues dans un bar et vivre une folle nuit, pleine de rencontres et d’alcool.

Metzger - La Nuit des TrenteLa nuit des trente n’est qu’une longue énumération de faits, de bars, de cocktails ingurgités et d’arrondissements de Paris qui défilent, à la faveur d’un scooter, d’un vélo, d’un taxi. Soit le héros termine le boulot très tôt, soit il y a une faille spatio-temporelle dans la nuit parisienne car vu le nombre d’événements qui arrivent à ce pauvre garçon, cette divagation nocturne doit durer au moins 14h!

Un premier roman court, plat, où on n’arrive pas à accrocher à Félix, le personnage principal, un garçon lympathique, qui, à force de se lamenter sur son amour et sa jeunesse perdus, va passer à côte de sa vie. Félix, c’est un peu la Bovary du 21ème siècle, un type qu’on a envie de secouer comme un prunier (ou lui mettre un coup de pied au cul, au choix…)

Bref, dans quinze jours, j’aurais oublié ce que je viens de lire si l’auteur n’était pas le Eric du duo comique Eric et Quentin du Petit Journal de Canal Plus. Honnêtement, c’est bien pour ça que j’ai choisi ce livre, sinon je serais passée à côté sans sourciller. Same writer, try again!

La nuit des trente d’Eric Metzger
Éditions Gallimard, collection l’Arpenteur, 2015
9782070147076
112 p., 10€90

Un article de Clarice Darling

Signé Bookfalo Kill

Dans ma chronique sur Un homme effacé, son premier opus couronné du prix Goncourt du Premier Roman en 2013, j’annonçais attendre le deuxième roman d’Alexandre Postel pour me faire une idée plus précise sur les capacités d’un auteur dont j’avais apprécié alors l’intelligence et la capacité à mettre le lecteur mal à l’aise, mais quelque peu regretté la froideur et le classicisme extrême du style.

Postel - L'AscendantAvec L’Ascendant, Postel creuse indéniablement le sillon entamé avec Un homme effacé, mais il le fait dans un roman plus bref, jouant de cette concision pour gagner en tension et en force.
Tout commence de la même manière banale : le narrateur (qui s’adresse visiblement à quelqu’un, mais on ignore qui), apprend la mort de son père, emporté à 68 ans d’une rupture d’anévrisme. Les deux hommes n’étaient guère proches, mais étant déjà orphelin de sa mère et seul héritier du disparu, notre héros – dénué de nom – se charge des formalités de décès. Le temps de régler ces dernières, il s’installe dans la maison de son père. Là, dans la cave à laquelle il n’avait accédé du vivant de son géniteur, il fait une découverte effroyable, inimaginable. Sa réaction est tout aussi invraisemblable, et l’entraîne dans une suite infinie de problèmes…

Vous l’aurez compris, difficile d’en dire trop sans courir le risque d’atténuer le choc de la découverte en question. Ce que je peux évoquer, c’est le trouble que suscite ce roman, au point d’en devenir parfois dérangeant, sans pour autant s’appuyer sur des effets spectaculaires pour nous bousculer. Au contraire, le malaise niche dans la banalité, le quotidien, la platitude d’un héros qui n’est pas taillé pour ce rôle et n’offre que peu de prise à l’empathie du lecteur.
Toutes proportions gardées, il m’est arrivé de songer à L’Étranger d’Albert Camus, pour la manière dont Alexandre Postel campe un personnage largué, de plus en plus dans le flou, incapable de réagir de manière cohérente. L’Ascendant n’a évidemment pas la force brute et glaçante de ce chef d’œuvre, et Postel pas la grâce littéraire de Camus, entendons-nous bien ; mais son protagoniste pourrait être le cousin contemporain de Meursault, peu adapté dès le départ à notre société, et encore plus prompt qu’un autre à s’en exclure dès lors qu’il est confronté à une situation inattendue.

Si L’Ascendant n’est pas un choc, c’est tout de même un deuxième roman meilleur pour moi que le premier, grâce à sa brièveté qui en renforce l’inquiétude et la noirceur. Postel installe en tout cas un univers et un vrai ton, à suivre.

L’Ascendant, d’Alexandre Postel
Éditions Gallimard, 2015
ISBN 978-2-07-014908-7
124 p., 13,50€

Un livre qui commence par une citation de Boris Vian ne peut qu’être un bon livre. Et j’avais raison, c’est une pépite.

Delesalle - Un parfum d'herbe coupéeÇa faisait longtemps que je n’avais pas pleuré en lisant un bouquin. Nicolas Delesalle a réussi à renouveler l’exploit. L’auteur à la plume légère nous transporte jusqu’au cœur de sa famille, russe par sa mère, franchouillarde par son père. Kolia alias l’auteur nous raconte des instantanés de sa jeunesse, de sa vie, de sa famille pour expliquer à son hypothétique arrière-petite-fille ce qu’était la vie de son possible arrière-grand-père, un ancêtre que de toute évidence, elle ne rencontrerait pas. C’est à « Anna » qu’écrit Nicolas Delesalle.

Ce livre, c’est de la nostalgie en barre, des bouts de mémoire pour plus tard, du drôle, du triste, des événements qu’on a tous connus et qu’on aimerait bien transmettre à nos enfants, petits-enfants et tous les descendants qu’on ne verra jamais. Pour qu’ils sachent ce qu’étaient nos vies et ne nous oublient pas.  Des cousins qui font griller les sauterelles pendant les grandes vacances ensoleillées, le premier amour déchu, le grand-père mourant, la voiture moche de Papa, la mort du chien, l’auteur nous prend à témoin de son enfance heureuse et on s’identifie immédiatement au personnage principal. Les récits sont drôles, émouvants, grinçants parfois mais c’est une véritable bouffée d’air frais, un parfum d’herbe coupée, qui vient nous balayer les narines les week-ends d’été et qui nous fait nous sentir heureux. Un premier roman très prometteur et on se demande bien pourquoi l’auteur n’a pas pris la plume avant! Merci Nicolas Delesalle pour cet excellent moment passé en votre compagnie.

Un parfum d’herbe coupée de Nicolas Delesalle
Éditions Librairie Générale Française, collection Préludes, 2014
9782253191117
28p.; 13€60

Un article de Clarice Darling.

Signé Bookfalo Kill

Pour Daniel Hoffmann, le parrain de l’héroïne à Oslo, Olav Johansen est expéditeur (comprenez tueur à gages). Il n’est pas le meilleur ni le plus intelligent, mais il est efficace et fait ce qu’on lui dit de faire, nourrissant son travail et son existence de réflexions frappées au coin du bon sens, qu’il glane au gré de ses lectures.
Ses affaires se compliquent néanmoins le jour où Hoffmann lui désigne une nouvelle cible : sa propre femme, Corina, que le caïd sait infidèle et qu’il veut punir pour cela. Problème, à la vue de la belle fautive, Olav tombe légèrement amoureux, ce qui va le pousser à prendre des initiatives malheureuses…

Nesbo - Du sang sur la glaceBon point pour Jo Nesbø : il délaisse Harry Hole, son héros emblématique qu’il semble avoir usé jusqu’à la corde, au moins le temps de ce « one-shot » très court. Hyper efficace, doté d’un vrai ton, Du sang sur la glace se dévore d’une traite, ce qui ne m’empêche pas de le considérer comme un aimable passe-temps dans l’œuvre du romancier norvégien, beaucoup moins fort dans le même genre que Chasseurs de têtes, sa précédente escapade hors des sentiers battus de Hole.

En laissant la parole à Olav, Nesbø fait le pari de mettre en avant un personnage singulier, à la fois tueur à gages efficient, presque amoral, et homme terriblement sentimental, naïf, amoureux à distance d’une jeune femme boiteuse et sourde-muette qu’il a sauvée des griffes d’un amant violent. Un héros à l’enfance bancale, atteint d’une dyslexie qui lui fait interpréter ses lectures à sa manière – ainsi des Misérables qu’il a tendance à revisiter en s’identifiant à Jean Valjean transformé dans sa tête en meurtrier en quête de rédemption…
Le personnage est attachant, autant que peut l’être Léon dans le film éponyme de Luc Besson – impossible en lisant Du sang sur la glace de ne pas songer au terrible assassin, maladroit et un peu niais dans la vie, qu’incarnait Jean Réno. Mais quelque chose m’a empêché de céder à l’empathie à son égard, je ne sais pas quoi exactement, une distance, le côté un peu trop prévisible de l’intrigue peut-être. Ou alors le paradoxe trop fort incarné par Olav, capable de fulgurances intellectuelles, de citations philosophiques ou de virtuosités littéraires en rupture avec le côté prétendument limité du personnage, même si le romancier tente d’enrober le tout dans un style approximatif qui sent trop sa figure de style pour être honnête.

Bref, je n’y ai pas trop cru dès le début, ce qui me fait d’autant plus regretter d’avoir moins adhéré aux accélérations et aux explosions de violence du récit, ainsi qu’aux pirouettes finales remettant pas mal de choses en perspective, où l’on retrouve toute l’habileté narrative de Jo Nesbø quand il s’agit de surprendre son lecteur. C’était un peu tard pour moi, déjà trop spectateur du roman pour y être sensible. Un goût d’inachevé en ce qui me concerne donc.

Du sang sur la glace, de Jo Nesbø
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2015
ISBN 978-2-07-014522-5
154 p., 14,90€

Violette Nozière, c’est l’histoire d’une ado qui rêve d’Hollywood quand elle vit dans un 30m2 avec ses parents, un vieux libidineux limite incestueux et une mère inexistante, si ce n’est pour râler quand Violette rentre tard. La petite se prostitue et vole pour s’affranchir de ses parents et rêver à une autre destinée. Une histoire qui défraya la chronique dans les années 30 car Violette va empoisonner ses parents. Son père en mourra. La presse va se déchaîner sur cette gamine un peu folle, mais d’une beauté fatale, qui enchaîna les hommes comme les séances au tribunal. Muse des Surréalistes, condamnée à mort à 18 ans, le cas Violette Nozière fera couler beaucoup d’encre. Et cet ouvrage vient confirmer une fois de plus que le nom de Violette est passé à la postérité.

Riol - Ultra VioletteRaphaëlle Riol est une jeune écrivain talentueuse et offre avec Ultra Violette son troisième roman. Ce livre, c’est la rencontre entre Violette et Raphaëlle. L’auteur décide d’enquêter sur cette jeune parricide, quatre-vingt ans après les faits. C’est alors qu’elle voit une ombre sortir de l’immeuble où le crime s’est déroulé. C’est Violette elle-même, qui cherche quelqu’un pour lui raconter sa version des faits.

La bonne idée de ce roman est d’expliquer les difficultés de l’écrivain à raconter son histoire quand il est tourmenté par le héros. Violette squatte l’appartement et les pensées de Raphaëlle et la petite sournoise et pernicieuse (telle qu’elle fut décrite dans les journaux d’époque) va instiller sa version de l’histoire pour se donner le beau rôle. Raphaëlle tentera de résister mais va se rendre malade, perdra ses amis et ses amants, dévorée qu’elle est par son héroïne, qui la surveille et la toise.

Cette idée de convier son personnage principal dans son salon est une brillante idée et on avance à pas de loup aux côtés de Raphaëlle dans la vie de Violette. Un roman intriguant, très bien écrit et qu’on regrette de quitter une fois la dernière page tournée.

« En invitant une morte à s’installer chez moi, je savais que j’allais devoir régler des comptes avec la vie et avec l’écriture. »

Ultra Violette de Raphaëlle Riol
Édition Le Rouergue, collection la Brune, 2015
9782812607486
186p., 18€

Un article de Clarice Darling.

Signé Bookfalo Kill

Si vous fréquentez régulièrement ces hauts lieux de perdition (en tout cas pour qui aime vraiment les livres) que sont les librairies, vous n’êtes pas sans savoir que ceux qui les animent, ces drôles de bestioles dénommées libraires, sont pour la plupart des névropathes en puissance. Néanmoins, aucun de ceux que vous avez pu croiser durant vos pérégrinations ne peut être aussi bizarre ou iconoclaste que ceux présentés dans le Corps des libraires – qui, en dépit de son titre, n’est pas un essai d’anatomie commerçante, précisons-le d’emblée.

Puente - Le Corps des librairesAinsi, la librairie l’Ectoplasme, à Strasbourg, ne vend que des « fantômes », c’est-à-dire des faux livres destinés à faire joli dans une bibliothèque (ou à faire croire que vous êtes un gros lecteur alors que le dernier roman que vous ayez terminé était sans doute signé Enyd Blyton). Ou encore, à Saragosse, trois libraires affirment pouvoir deviner ce que vous souhaitez lire rien qu’en vous dévisageant ; ensuite ils vous imposent un livre, et malheur à celui qui refusera de l’acheter !
Une petite dernière ? Alors, pour le plaisir : à Ferrare, la librairie Maratoneta vous propose, soit d’acheter honnêtement votre livre, soit de tenter de le voler, la gageure pour le gagner officiellement étant d’échapper à la vélocité de libraires sévèrement formés à la course à pied ; en cas d’échec, il faudra s’acquitter de quatre fois le montant de l’ouvrage choisi…

D’une langue alerte et élégante, pleine de poésie et d’une délicieuse dérision, Vincent Puente (lui-même libraire, on ne se refait pas) dresse l’inventaire pince-sans-rire de ces magasins à nul autre pareil – et pour un certain nombre d’entre eux, heureusement… Son humour un rien dandy y fait souvent mouche, tandis que l’auteur joue des codes de l’érudition au fil de portraits loufoques ou de visites guidées dans des lieux aussi uniques qu’improbables.
Pas besoin d’être bibliophile pour apprécier cette exploration, c’est de l’insondable bizarrerie humaine dont il est question ici, et l’on se régale à chaque chapitre du coup d’œil fantasque de l’auteur.

Ah, tout de même, une dernière précision : Vincent Puente a précédemment écrit un livre intitulé Anatomie du faux.
Voilà.

Le Corps des libraires, de Vincent Puente
  Éditions La Bibliothèque, 2015
ISBN 978-2-909688-71-8
122 p., 12€

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 92 autres abonnés