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LafonJe n’étais pas née lors des Jeux Olympiques de Montréal. Mais le nom de Nadia Comaneci a toujours raisonné dans mes oreilles, comme dans celles de toutes les petits filles qui se rêvaient en gymnaste. Lola Lafon livre un ouvrage particulier, sorte de biographie romancée, d’entretiens fictifs avec la déesse de la gymnastique, d’hymne au corps féminin. 

Dans cet ouvrage, réalisé chronologiquement, l’héroïne et l’auteur communiquent sans se rencontrer, chacune cachée derrière son mode de communication, l’écriture pour l’une, les télécommunications pour l’autre. On passe de la petite fille de 14 ans, à l’ado en pleine croissance, dont le corps ne répond plus aux canons de la gymnastique soviétique, puis ce corps d’adulte qu’elle devient fatalement. On grandit avec le personnage principal et on vibre avec elle lors des compétitions. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, avec l’omniprésent Béla, entraîneur acharné à faire travailler ses élèves, le couple Ceausescu, dictateurs satellites dans l’ombre de l’URSS, sans compter les innombrables journalistes qui mitraillent l’athlète.

Un des protagonistes de ce roman, c’est aussi le corps. Abîmé, épuisé, très souple, qu’on plie et replie dans tous les sens. Pour aller plus haut, plus vite, plus fort. Des petites filles habituées à taire leur douleur,  des peaux ouvertes, des plaies au coeur. Un corps de petite fille exhibée aux yeux de tous, comme une poupée parfaite, façonnée par le communisme et pour la gloire de la Roumanie. 

Comment grandir sous la tyrannie permanente? La tyrannie qu’elle et son entraîneur impose à son corps, la tyrannie des journalistes et autres commentateurs sportifs, si prompts à la juger lorsqu’elle perdra ses courbes enfantines, la tyrannie enfin, d’un système politique qui récupère l’image de la jeune athlète pour en faire une vitrine du communisme à l’étranger, allant même jusqu’à lui imposer une idylle avec le fils du dictateur? En fuyant la Roumanie. En disparaissant aux yeux de ses persécuteurs. En devenant enfin elle-même. "Ne me cherchez pas car je suis nulle part."

La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon
Editions Actes Sud
978 2 33 027285
309p., 21€

Un article de Clarice Darling.

Signé Bookfalo Kill

Arnaud Mars, l’ex grand patron de la Crim’ en fuite depuis quelques mois, est retrouvé mort sur le toit d’une maison en construction à Abidjan. Très vite, tout accuse le commandant Sacha Duguin, son ancien adjoint, que tout le monde savait ulcéré par ce qu’il avait découvert sur son supérieur. Mais Lola Jost ne l’entend pas de cette oreille : pas question de croire son ami coupable d’un tel meurtre. L’ancienne commissaire à la retraite en profite pour s’extirper de la dépression qui la plombe depuis le retour aux Etats-Unis de son amie américaine, la flamboyante Ingrid Diesel.
Son enquête, quasi seule contre tous, va l’amener à soulever le voile de complexes affaires d’État, entre terrorisme et manipulations politiques à tous les niveaux – et à courir bien des dangers…

Sylvain - Ombres et soleilDominique Sylvain aime les intrigues chevelues et rocambolesques, et elle ne s’en cache pas, se disant même incapable de concevoir ses histoires avec plus de simplicité. Réussir à les rendre aussi passionnantes qu’intelligibles n’est pas la moindre de ses qualités. Le résumé que j’ai fait ci-dessus d’Ombres et soleil est extrêmement parcellaire, et en même temps, je préfère vous laisser le plaisir de vous perdre dans les ramifications d’un récit foisonnant de détails, de rebondissements et de personnages, composantes d’un polar parfaitement maîtrisé de bout en bout, en plus d’être superbement écrit.

Ombres et soleil, à vrai dire, n’a qu’un seul défaut : c’est la suite directe de Guerre sale, paru en 2011. Si l’on peut dévorer sans problème ce nouvel opus pour lui-même, il vaut mieux pour tout comprendre avoir lu le précédent, dont nombre d’éléments sont rappelés, et donc dévoilés ici.
Sinon je veux absolument souligner la progression remarquable de Dominique Sylvain, flagrante dans ce roman. Si les premiers titres de la série mettant en scène l’inénarrable duo Jost-Diesel (Passage du Désir, La Fille du Samouraï, Manta Corridor et l’Absence de l’Ogre) étaient déjà réussis, ils jouaient davantage la carte de l’humour et des situations décalées, s’inscrivant en cela parfaitement dans la ligne éditoriale de Viviane Hamy, qui publie aussi sa "cousine" littéraire Fred Vargas.

Sylvain - Guerre saleDepuis Guerre sale, Dominique Sylvain teinte ses histoires d’une noirceur salutaire, ainsi que d’une conscience sociale et politique qui garantit davantage de profondeur à son œuvre, sans rien sacrifier à la joie de retrouver ses héroïnes déjantées, aussi improbables qu’attachantes, ainsi qu’au plaisir de rencontrer de nouveaux personnages tout aussi forts. Elle s’intéresse particulièrement à la Françafrique, vaste sujet s’il en est, dont on ne cesse de débusquer de vilains secrets ; une matière première de qualité pour une auteure de polar concernée par le monde qui l’entoure, ce dont elle fait la démonstration avec brio dans ce diptyque remarquable.

Bref, à ceux qui pensent (naïvement) que Dominique Sylvain n’est que la "petite soeur pauvre" de Fred Vargas, détrompez-vous, c’est une romancière à part entière, avec son univers et ses préoccupations, ses personnages emblématiques et son style vivant et inspiré. Et à ceux qui ne la connaissent pas encore, un seul conseil : FONCEZ !

Ombres et soleil, de Dominique Sylvain
  Éditions Viviane Hamy, 2014
ISBN 978-2-87858-592-6
295 p., 18€

A noter : Guerre sale vient simultanément de paraître en poche aux éditions Points (978-2-7578-3021-5, 329 p., 7,60€). Aucune excuse, donc, pour ne pas découvrir Dominique Sylvain !

LenaLéna Moukhina est une toute jeune fille de 16 ans. Elle aime sortir avec ses copines, elle aime bien manger, elle n’aime pas trop le lycée, mais elle y va pour les beaux yeux de Vovka. Elle vit en Russie, dans une ville qu’elle aime même si elle s’y ennuie un peu. C’est la vie du gamine qui va bientôt basculer. 

Léna se retrouve aux prises avec l’Histoire et va relater, pendant un an, sa vie durant le siège de Léningrad. Elle décrit avec angoisse l’avancée des troupes allemandes, les alertes à la bombe, les privations, les tickets de rationnement. Léna va perdre sa mère, sa tante et sa grand-mère en l’espace de quelques mois. Son journal rapporte l’adolescence d’une fille timide et complexée que la guerre va frapper de plein fouet. 

Le journal a été retrouvé par trois historiens russes alors qu’il dormait depuis les années 60 dans une bibliothèque de Saint-Petersbourg. Les historiens se sont alors lancé dans une quête passionnée et passionnante à la recherche de Léna. Est-elle encore en vie? Si non, comment son journal intime est parvenu jusqu’à nous? 

Léna Moukhina ne savait pas qu’en écrivant son journal, elle nous offrirait une analyse quasi-chirurgicale d’une ville assiégée. Une ado foudroyée par la barbarie humaine, qui va faire preuve de caractère et d’une volonté de fer, portée par la ferveur communiste, pour surmonter la guerre. Si le journal s’arrête en mai 1942, le siège lui, continuera jusqu’en janvier 1944, laissant une ville exsangue, vidée de ses habitants. Le siège de Léningrad aura fait environ un million de civils morts. 

Le journal de Léna, de Léna Moukhina
Editions Robert Laffont
9782221133385
370p., 21€

Un article de Clarice Darling

Signé Bookfalo Kill

Août 1919. Une chaleur écrasante accable ce coin de campagne. Un jeune homme de 28 ans est le seul occupant de la prison. C’est Morlac, un héros de la Première Guerre mondiale, plusieurs fois blessé, décoré de la Légion d’Honneur – une distinction rare et méritée à l’époque ; et pourtant on l’accuse d’outrage à la Nation.
Devant la prison, son chien l’attend. Comme son maître, cabossé, blessé. Comme son maître, aboyant sans fin sa colère. Car, face à l’ancien officier Hugues Lantier du Grez, le juge militaire venu régler son cas, Morlac ne nie pas, au contraire il revendique son geste. Arbitrée par une jeune femme qui bientôt apparaît dans l’équation, la discussion s’engage entre les deux hommes, âpre et prompte à ébranler quelques certitudes…

Rufin - Le Collier rougeDu geste de Morlac, on ne sait rien avant la fin de ce bref roman. La compréhension d’une bonne partie de l’intrigue reposant sur ce mystère soigneusement entretenu par Jean-Christophe Rufin jusqu’au dénouement, je n’en dirai donc pas davantage.
C’est en tout cas une belle histoire, inspirée d’un fait divers réel, que l’auteur de Rouge Brésil déroule dans le Collier rouge, avec une simplicité de mise en scène qui n’exclut pas la profondeur des sentiments et des personnages. Tout repose sur le dévoilement progressif et subtil des convictions des uns et des autres, et leur confrontation qui amène à les remettre en cause. A ce petit jeu, personne n’est épargné, révélant en creux une jolie réflexion sur la fidélité et les principes.

Bien qu’il adopte un point de vue similaire – le lendemain de la Première Guerre mondiale et ses conséquences sur les hommes -, le Collier rouge n’a pas la puissance d’Au revoir, là-haut de Pierre Lemaitre. Disons-le clairement, les deux livres n’ont pas la même ambition. Au vaste et admirable foisonnement du Prix Goncourt 2013, à sa grandeur de fresque littéraire et humaine, à sa terrible mise en accusation historique et politique, Rufin préfère le cadre restreint d’une histoire plus simple, néanmoins émouvante. Sa réussite tient aussi à cette différence, à cette humilité, que l’on retrouve dans son style pur et élégant.

Le centenaire du premier grand conflit mondial inspire décidément les bons romanciers français contemporains. La preuve avec ce Collier rouge, que je vous recommande volontiers.

Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin
  Éditions Gallimard, 2014
ISBN 978-2-07-013797-8
156 p., 15,90€

Signé Bookfalo Kill

Bon, je m’énerve après les éditions du Rouergue ou pas ? Je préfèrerais ne pas devoir le faire, puisque après tout, c’est cette maison qui a le mérite d’avoir découvert Dan Waddell et de publier aujourd’hui son troisième roman. Néanmoins…

Waddell - La Moisson des innocentsBref, on verra plus tard. Parlons d’abord du livre, c’est le plus important. La Moisson des innocents marque le retour de Grant Foster après les excellents Code 1879 et Depuis le temps de vos pères. Un dimanche matin très tôt, il est appelé sur une scène de crime atypique : un homme est mort brûlé vif dans sa voiture. Meurtre ou suicide par immolation ?
Très vite, Foster fait une découverte qui le bouleverse beaucoup plus : l’identité du mort, David Lowell, s’avère fictive et cache en réalité un certain Glen Dibb. Une vingtaine d’années plus tôt, alors simple inspecteur à Newcastle, Foster l’avait arrêté en compagnie de son ami Craig Schofield pour le meurtre sauvage d’un vieux mineur. Ce crime avait bouleversé l’Angleterre à l’époque, et pour cause : les deux assassins n’avaient alors que dix ans.
Obligé de remonter dans le temps et de se confronter à un passé qu’il a fui pour d’autres raisons, Grant Foster n’imagine pas jusqu’où cette enquête tortueuse et pleine de surprises sordides va le conduire…

Après deux romans où la généalogie jouait un rôle important, Dan Waddell laisse un peu cette discipline de côté, tout en continuant à creuser le sillon du rapport au passé, essentiel dans son œuvre. Centré presque exclusivement sur Grant Foster (son adjointe Heather Jenkins joue les seconds rôles occasionnels, tout comme le reste de son équipe), la Moisson des innocents est un polar plus classique, qui évoque notamment l’atmosphère des livres de Ian Rankin – une sérieuse référence, que Waddell tient haut la main. Ce jeune auteur relève décidément de cette tradition du roman policier britannique, où les ambiances et les personnages comptent autant que l’intrigue, voire parfois plus.

N’allez pas croire néanmoins que le suspense est sans intérêt ici. La première moitié du roman déroule tranquillement mais solidement l’histoire des ex-enfants tueurs et de ceux qui les ont approchés à l’époque, dont Foster lui-même, mettant au jour des vérités beaucoup plus complexes et désagréables qu’on ne pouvait le croire. Puis, à mi-parcours, surprise : Dan Waddell place une petite bombe qui réoriente l’intrigue et l’élargit, rappelant d’une manière inattendue sur le devant de la scène Nigel Barnes, le généalogiste héros de Code 1879 et Depuis le temps de vos pères.

Et c’est TOUT ce que je vous dirai – à la différence de l’ahuri, excusez-moi si je m’énerve mais ça m’agace vraiment très fort, qui a cru bon de tout dévoiler sur la quatrième de couverture. Bon sang, amis du Rouergue, croyez-vous vraiment que Dan Waddell s’est amusé sans raison à repousser la révélation d’un élément aussi important de son roman à plus de la moitié de celui-ci ? Vous ne voulez pas raconter la fin, pendant que vous y êtes ?
Et vous savez ce qui me rend dingue ? C’est la deuxième fois que le Rouergue fait le coup avec Dan Waddell. Relisez ma chronique de Depuis le temps de vos pères, je déplorais déjà la même faute, incroyable pour un éditeur qui publie régulièrement des polars et devrait connaître l’importance des rebondissements et des surprises dans une bonne intrigue.

Bref, amateurs de policiers de qualité, faites-vous plaisir, courez acheter cette excellente Moisson des innocents - mais par pitié, dans votre propre intérêt, ne lisez pas la quatrième de couverture. Vous me remercierez !

La Moisson des innocents, de Dan Waddell
Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue
  Éditionsdu Rouergue, 2014
ISBN 978-2-8126-0622-9
311 p., 21,90€

adam et thomasC’est l’histoire d’un petit garçon philosophe et débrouillard, Adam. Sa mère va le cacher dans la forêt qu’il connaît par coeur. La guerre fait rage dehors, les Nazis traquent les Juifs. Adam restera sagement caché jusqu’à ce que sa mère revienne le chercher. Et elle reviendra, ça, il en est sûr.
Thomas est le petit rondouillard premier de la classe. Pour échapper aux rafles, sa mère le dépose à la lisière de la forêt, en lui donnant pour ordre de se cacher le plus loin possible. Elle reviendra le chercher demain.

Adam et Thomas vont se rencontrer dans ce bois, ils vont attendre une nuit, puis deux, puis un mois, puis plusieurs. Jusqu’à ce que la guerre s’arrête. Cette histoire, c’est l’histoire vraie de centaines de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Traqués, affamés, certains d’entre eux survivront plusieurs années dans les forêts, se terrant dans des trous, mangeant ce qu’ils peuvent. C’est l’histoire de l’auteur, Aharon Appelfed.

Jusqu’ici, en ce qui concerne le fond du roman, tout va bien. Mais alors la forme…

C’est le premier roman jeunesse d’Aharon Appelfeld. L’intention est louable, mais j’ai vraiment eu l’impression qu’il s’adressait à des demeurés. C’est niais, dégoulinant de bons sentiments, de :
"Tu connais mieux la forêt que moi."
"Peut-être parce que la forêt a plus à offrir qu’un homme."
ou encore
"Toi, tu ressens Dieu?" 
"Quand je suis avec mes grands-parents oui."
"Mais toi, tout seul, tu ressens sa présence?"
"J’ai l’impression qu’Il plane au dessus de moi."

Rassurez-vous, le happy-end est de rigueur dans ce roman d’une fadaise sans nom, même le bon toutou échappe aux Nazis et grimpe aux arbres pour se réfugier dans la cabane improvisée. Ouf!
Seul point (très) positif du roman, les magnifiques illustrations de Philippe Dumas.

L’école des loisirs indique qu’Adam et Thomas est fait pour les 12 à 16 ans, je dirai plutôt pour les 8-12 ans bons lecteurs. Mais sincèrement, c’est long, ennuyeux, répétitif et d’un prosélytisme jamais vu pour ma part, dans un roman jeunesse à caractère non religieux. Une grosse déception!

Adam et Thomas d’Aharon Appelfeld
Editions Ecole des Loisirs, 2014
9782211217309
151 p., 15€

Un article de Clarice Darling

Signé Bookfalo Kill

Gros retour aux affaires pour l’équipe gagnante de Lastman! Après un tome 3 passablement foutraque, aussi bien par le dessin que par l’histoire, mais nécessaire à la réorientation du récit, ce quatrième volume recadre le tout avec un nouveau grand décor, de nouveaux personnages, de nouveaux enjeux, de nouveaux mystères… et un nouveau tournoi. De quoi nous ramener vers des territoires familiers, tout en rafraîchissant largement l’ensemble de la série.

Balak, Sanlaville & Vivès - LastMan t.4Côté paysages, loin de l’archaïque Vallée des Rois ou de la bordélique Nillipolis, Balak, Sanlaville et Vivès entraînent désormais leurs héros à Paxtown, ville ultra-moderne avec gratte-ciels, stadiums rutilants, violence urbaine omniprésente, trafics de drogue et boîtes de nuit bruyantes. D’où les nouveaux personnages, parmi lesquels, sans tous les citer ni trop déflorer le suspense, un petit journaliste déterminé mais assez inefficace ; Milo Zotis, maître de la ville, grand ordonnateur de ses événements et à qui Richard Aldana doit beaucoup ; ou encore Tomie, star préfabriquée, shootée jusqu’à la moelle, et accessoirement ex-femme de Richard – une information dont il ne s’était pas vanté auprès de la belle Marianne…

Tout ce petit monde se retrouve donc, de près ou de loin, embarqué dans un nouveau tournoi de combat extrêmement spectaculaire. L’occasion de retrouver une vieille connaissance revenue de la Vallée des Rois, d’en apprendre davantage sur le passé peu glorieux d’Aldana, et de revoir à l’œuvre Marianne et Adrian – ce dernier sortant enfin de son rôle de faire-valoir un peu benêt pour prendre de l’assurance et surprendre entourage comme adversaires…

Dans un cadre qui rappelle le début des Chevaliers du Zodiaque, avec des dialogues toujours aussi maîtrisés, de nouvelles intrigues liées à de sombres trafics, et des héros au pied du mur, ce Lastman tome 4 poursuit avec jubilation une série de manga à la française qui n’a vraiment pas à rougir de la comparaison avec ses prestigieux homologues japonais. Du très bon boulot, dont on attend encore et toujours la suite avec plaisir et impatience !

Lastman t.4, de Balak, Sanlaville & Vivès
Éditions Casterman, collection KSTR, 2014
ISBN 978-2-203-07848-2
204 p., 12,50€

Signé Bookfalo Kill

J’ai découvert l’année dernière Yves Ravey, auteur discret mais talentueux publié aux éditions de Minuit, avec l’excellent Un notaire peu ordinaire. N’ayant pas encore eu le temps de m’intéresser à ses livres précédents, j’ai donc été heureux de le voir revenir dès cette année avec un nouveau roman, La Fille de mon meilleur ami.
Malheureusement, je dois l’avouer d’emblée, le résultat n’est pas à la hauteur de mes attentes.

Ravey - La fille de mon meilleur amiLa Fille, c’est Mathilde, jeune femme perturbée, qui a passé plusieurs années en asile psychiatrique et a tendance à abuser de médicaments et d’alcool. Son père, Louis, membre de la Légion Étrangère, la confie à son meilleur ami, William, juste avant de mourir de suite de terribles blessures subies au front. Et c’est ainsi que William, narrateur de l’histoire, se retrouve embarqué dans un drôle de périple : mère dépossédée de son fils parce qu’elle était incapable de s’en occuper, Mathilde le supplie de l’aider à aller voir le petit garçon puis à le rencontrer, en dépit de l’interdiction judiciaire qui la frappe.
L’objectif n’est déjà pas aisé à atteindre en soi, mais William ayant ses propres problèmes, l’affaire va rapidement se compliquer…

Dès le début de ma lecture, j’ai senti que le charme n’allait pas opérer aussi bien que la première fois. Question de style, laborieux, creux, manquant de fluidité. Question d’intrigue aussi, qui tarde à décoller, et qui ne se complexifie progressivement que pour devenir trop compliquée, ou plutôt emberlificotée – manière de dire qu’Yves Ravey semble avoir peiné à avoir tricoté une histoire convaincante.
Au cœur du roman, j’ai pourtant été pris par certaines révélations bien amenées, certains rebondissements prometteurs. Mais le soufflé n’a pas tardé à retomber, faute de rythme et de réels enjeux. A la différence d’Un notaire peu ordinaire, où la tension s’instaurait peu à peu mais d’une manière inexorable jusqu’à la fin, il manque à ce roman l’énergie sombre et le sens du suspense qui auraient pu le transfigurer.

Manque l’envie, également, de s’attacher à des personnages tous assez antipathiques ; même si c’est voulu, il leur fait défaut le petit quelque chose qui aurait pu nous lier à leur sort. Paradoxalement, on aimerait bien qu’ils arrivent à leurs fins ; et en même temps, les moyens qu’ils emploient, la manière dont Ravey les anime nous détachent trop d’eux pour que cela fonctionne.

Du coup, la fin, pourtant d’une cruelle logique assumée, manque de percutant, et j’ai refermé le roman avec le sentiment décevant d’avoir raté un rendez-vous intéressant. Dommage, mais je me console en songeant que l’œuvre d’Yves Ravey est déjà conséquente, et qu’elle recèle probablement d’autres pépites. On verra ça prochainement !

La Fille de mon meilleur ami, d’Yves Ravey
Éditions de Minuit, 2014
ISBN 978-2-7073-2381-1
156 p., 14€

Signé Bookfalo Kill

Et maintenant, imaginez.
Nous sommes le 23 août 1572. Il y a une semaine, on a célébré le mariage du prince protestant Henri III de Navarre, que l’Histoire consacrera sous le nom de Henri IV, et de la très catholique fille de Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, qu’un certain Alexandre Dumas fera passer à la postérité par son surnom de Reine Margot. Bien que désapprouvé par le Pape et par nombre de catholiques, cette union entend sceller la réconciliation des deux partis religieux, après une succession interminable de guerres sanglantes. Mais hier, le 22 août, une tentative d’assassinat sur l’amiral de Coligny, leader des protestants, a ébranlé ce bel espoir. Les huguenots exigent réparation et le roi Charles IX, proche de Coligny mais garant du catholicisme en France, tiraillé par les sombres conseils d’hommes de l’ombre dont les intérêts sont incompatibles avec la paix, hésite sur la conduite à tenir.

La Saint-Barthelemy, par François DuboisImaginez encore.
Il règne une chaleur accablante sur Paris. Sous haute tension, la capitale grouille et pue, irradiant la peur et la colère des huguenots, l’inquiétude et la méfiance des catholiques. C’est ainsi qu’un géant découvre la cité pour la première fois. Il vient rejoindre sa femme, Carla La Penautier, invitée au mariage et si enceinte qu’elle est proche du terme. Soucieux de l’agitation qui règne en ville, il veut juste la retrouver au plus vite et la ramener chez eux, dans le sud, à l’abri de toute violence.
Cet homme hors du commun s’appelle Mattias Tannhauser, il est chevalier de l’ordre de Malte. C’est l’un des guerriers les plus terribles que le monde ait connus, et lorsque la folie va se déchaîner dans les rues de Paris, qu’il parcourt à la recherche de Carla disparue, en ce 24 août jour de Saint-Barthélémy, nombreux vont être ceux qui vont l’apprendre à leurs dépens…

Pour apprécier ce roman placé sous le signe de la grandeur, il faut convoquer des géants. Alexandre Dumas, héraut magistral du roman historique, dont la Reine Margot a déjà terriblement mis en scène les massacres de la Saint-Barthélémy. Victor Hugo, romancier flamboyant à qui la puissance extraordinaire de Tim Willocks fait souvent penser. Et Stephen King aussi, pourquoi pas, qui dans sa série de dark fantasy, la Tour Sombre, a déployé la même furie poétique, pleine d’évocation, d’invention et de violence.

Willocks - Les Douze Enfants de ParisAprès la Religion, Tim Willocks rappelle donc sur scène Mattias Tannhauser, l’un des personnages les plus fascinants et complexes que j’aie jamais croisés en littérature. Capable tout à la fois d’une sauvagerie sans nom, de massacres effroyables qui parfois bafouent l’honneur et la morale, et d’un amour rayonnant pour tous ceux, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants, qu’il estime de sa race, celle des seigneurs de guerre qui cherchent sans fin à transcender ce qu’ils sont pour atteindre un bonheur inaccessible.
Dans cette épopée sanglante, ramassée sur une trentaine d’heures à peine, Tannhauser trace son chemin avec pour seule obsession de retrouver sa femme. Chemin faisant, il détruit ou sauve, élimine ou (rarement) épargne, se joue des manipulateurs et des politiques et apprend à aimer une armée d’enfants qui, le rejoignant peu à peu, de gré ou de force, l’aident dans sa mission désespérée. La violence est très souvent au rendez-vous, jouée avec une précision clinique qui évite la gratuité mais pas forcément la sensation étouffante de trop-plein. Sous les lames et les flèches de Mattias, les morts tombent par dizaines, et certaines scènes de bataille de la fin sont peut-être superflues, venant s’ajouter aux déjà très nombreuses, davantage justifiées, qui les ont précédées – ce sera mon seul petit reproche.

Car loin de délivrer un concentré abrutissant de testostérone, Willocks prend ainsi soin d’équilibrer son roman en accordant temps de parole égal à Carla, mère resplendissante, femme forte qui a déjà connu tant de ballets mortels qu’elle fait face à toutes les épreuves qui l’attendent avec un courage inouï ; mais aussi à d’autres personnages, notamment féminins (Estelle, la sublime fille aux rats, ou Pascale, adolescente éperdument guerrière et amoureuse, et la vieille Alice), dont les voix s’accordent en une polyphonie parfaitement maîtrisée, capable de créer une harmonie littéraire dans la tourmente aveugle et meurtrière qui préside à l’ensemble du livre.

Gigantesque pavé de 940 pages, Les Douze Enfants de Paris sont un opéra monumental, perpétuellement tendu entre la vie et la mort, l’horreur et l’espoir, la honte et la bravoure, la trahison et l’amour. Une œuvre grandiose, embrasée par le style enflammé de Tim Willocks, qui ne cède jamais le moindre mot à la facilité – et il faut rendre ici hommage au travail exceptionnel du traducteur Benjamin Legrand, qui a su puiser le meilleur de la langue française pour transposer l’anglais exigeant du romancier britannique.

Et il y aurait encore tant à dire ! Roman total, qui mêle une reconstitution historique exceptionnelle (je n’ai jamais lu un Paris d’époque aussi convaincant), d’innombrables références culturelles et philosophiques, une vista cinématographique et une profondeur psychologique époustouflante, des personnages inoubliables (il faudrait parler aussi de Grymonde, l’Infant de Cocagne, et de Grégoire, et de Juste…), des scènes insoutenables et des moments tendres ou déchirants, Les Douze Enfants de Paris consacrent le talent hors norme de Tim Willocks, immense romancier dont la plume trempe dans le sang pour mieux vibrer d’amour. Une expérience unique, pour lecteurs aguerris au cœur bien accroché.

Les Douze Enfants de Paris, de Tim Willocks
Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand
Éditions Sonatine, 2014
ISBN 978-2-35584-225-2
937 p., 24€

L’année dernière, les camarades d’Unwalkers ont réalisé une superbe interview de Tim Willocks au sujet des Douze Enfants de Paris. C’est à lire ici : http://www.unwalkers.com/interview-de-tim-willocks-pour-the-twelve-children-of-paris-vf/

Signé Bookfalo Kill

Un soir, une jeune femme prénommée Laure se fait agresser dans la rue, devant son immeuble, par un homme qui lui dérobe violemment son sac à main.
Le lendemain matin, un libraire prénommé Laurent remarque un beau sac à main de femme, abandonné sur une poubelle en pleine rue. Il le récupère, l’examine en espérant y trouver un nom, une adresse ; en vain. Il n’y déniche que quelques menus objets, et un carnet rouge où la jeune femme note ses impressions, ses envies, ses pensées. Fasciné, Laurent décide de jouer les apprentis détectives et d’essayer d’identifier la mystérieuse jeune femme. Il ignore que sa curieuse quête va bouleverser sa vie, tout comme celle de Laure…

Laurain - La Femme au carnet rougeL’année dernière, j’avais été très agréablement surpris par le précédent roman d’Antoine Laurain, le malin et pétillant Chapeau de Mitterrand. J’attendais donc beaucoup de son retour en librairie – ce qui est souvent le meilleur moyen d’être déçu.

Le Chapeau de Mitterrand avait pour lui scénario très habile, parfaitement exploité de bout en bout. Le romancier essaie de recréer un schéma similaire, avec cette histoire de sac à main et de carnet rouge dont le contenu oriente l’enquête de Laurent. (Vous noterez au passage : le héros se prénomme Laurent, l’héroïne Laure, dans un roman d’Antoine Laurain… Hum, bref.)
Malheureusement, le dispositif ne fonctionne pas aussi bien, probablement parce que l’idée de départ est moins original que celle de faire avancer toute une histoire grâce à un simple chapeau ; et faire apparaître cette fois Patrick Modiano en personne dans l’intrigue n’y fait pas grand-chose (même si la scène est un bel hommage).

Que dire d’autre ? Pas grand-chose, en fait. La Femme au carnet rouge est un roman plaisant, une comédie romantique qui évite l’écueil majeur de la gnangnanterie, c’est déjà ça. Mais il ne se distingue en rien du reste de cette production légère pour lecteurs occasionnels, qui ne tire à aucune conséquence, même si, à l’image des livres de Grégoire Delacourt, elle peut engendrer d’énormes succès de librairie. C’est évidemment tout le mal que je souhaite à Antoine Laurain.

La Femme au carnet rouge, d’Antoine Laurain
Éditions Flammarion, 2014
ISBN 978-2-08-129594-0
237 p., 18€

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